Nouvelles Questions Féministes Vol. 38, No 2

Le physique de l'emploi

Hertz, Ellen, Lamamra, Nadia, Messant, Françoise, Roux, Patricia

2019, 184 pages, 25€

32,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-167-4
La construction des corps au travail, disciplinés par les systèmes de genre et de classe: les auteures se sont intéressées aux serveuses d’une grande chaîne de restauration populaire, aux grooms et aux concierges d’un hôtel de luxe, aux bouchers, ainsi qu’aux apprenti·e·s se formant respectivement dans les métiers de l’automobile et de la coiffure.

Ce numéro s’intéresse à la construction des corps au travail, disciplinés par les systèmes de genre et de classe. Quatre articles du Grand angle examinent cette modélisation des corps dans des métiers de production et de service, au plus près de ce que vivent les serveuses d’une grande chaîne de restauration populaire (Marie Mathieu), les grooms et les concierges d’un hôtel de luxe (Amélie Beaumont), des bouchers (Isabelle Zinn) et des apprenti·e·s se formant respectivement dans les métiers de l’automobile et de la coiffure (Sophie Denave et Fanny Renard). Les auteures analysent les transformations corporelles auxquelles conduisent les prescriptions des entreprises et l’exercice d’un travail souvent pénible, ainsi que les stratégies des employé·e·s pour s’en accommoder ou y résister. L’ensemble du dossier rend compte des différents modèles du féminin et du masculin qui sont mobilisés pour définir le physique de l’emploi qu’elles et ils se doivent d’acquérir.

Premier café en sciences sociales 2020 !
Rendez-vous à la soirée de lancement de ce nouveau numéro NQF et du livre Sexuer le corps (Ed. de l’EESP)

Jeudi 16 janvier 2020
A 20h au café Le Tournesol
Présentation et discussion avec les auteures

 

Édito

• Discipliner les corps dans des métiers de production et de service
(Nadia Lamamra, Ellen Hertz, Françoise Messant et Patricia Roux)

Grand angle

• La fabrication du corps des «hôtesses de table». Comment l’uniforme produit les classes de sexe dans la restauration
(Marie Mathieu)

• Servir en tant qu’homme. Les stratégies corporelles des employés de l’hôtellerie de luxe
(Amélie Beaumont)

• Les épreuves corporelles des bouchers et des bouchères
(Isabelle Zinn)

• Des corps en apprentissage. Effets de classe et de genre dans les métiers de l’automobile et de la coiffure
(Sophie Denave et Fanny Renard)

Champ libre

• Mixité, inégalité, hétéroconjugalité. La formation des couples chez les migrant·e·s d’Afrique subsaharienne en France
(Élise Marsicano)

Parcours

Francine Descarries, sociologue-militante féministe québécoise. Institutionnaliser les études féministes pour transformer la société.
(Entretien réalisé par Véronica Gomes et Marie Mathieu)

Actualité

Odyssée cévenole
(Irène Mayaffre)

Comptes rendus

• Karen Offen, The Woman Question in France 1400-1870
(Joy Charnley)

• Florence Rochefort, Histoire mondiale des féminismes
(Efi Avdela)

• Sonia Maria Giacomini, Femmes et esclaves: l’expérience brésilienne, 1850-1888
(Aline Helg)

• John Stuart Mill, Pour le droit de vote des femmes
(Ginevra Conti Odorisio)

• Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace
(Alix Heiniger)

• Salima Amari, Lesbiennes de l’immigration. Construction de soi et relations familiales
(Fatima Khemilat)

• Jean-Marie Le Goff et René Levy (dir.), Devenir parents, devenir inégaux
(Farinaz Fassa)

• Travail, genre et sociétés. Ménages populaires
(Geneviève Cresson)

Collectifs

• Les Salopettes
Sexisme et féminisme dans l’entre-soi d’une «grande école» française élitiste

Femmage

• Toni Morrison

Marie Mathieu, auteure de l'article "La fabrication du corps des «hôtesses de table». Comment l’uniforme produit les classes de sexe dans la restauration", invitée de Julien Magnollay sur la Première à Tribu, le 8 janvier 2020 >> écouter l'émission

Corps sexués et division sexuelle du travail

« Ce numéro s’intéresse à la construction des corps au travail, disciplinés par les systèmes de genre et de classe. Formatés en amont par la socialisation primaire et secondaire, ces corps n’arrivent pas bruts sur le marché de l’emploi. L’intérêt de porter la focale sur le travail est alors double : il s’agit à la fois de saisir comment le travail dans une entreprise donnée transforme les corps et de faire apparaître combien les normes imposées dans celle-ci peuvent entrer en tension avec celles héritées des socialisations antérieures. »

Dans leur éditorial, Discipliner les corps dans des métiers de production et de service, Nadia Lamamra, Ellen Hertz, Françoise Messant et Patricia Roux rappellent des expressions mettant en scène le corps au travail, insistent sur l’impossibilité de penser le travail indépendamment du corps.

Elles présentent les articles, la production des corps dans cinq types d’entreprises. Elles soulignent, entre autres, la pénibilité physique des tâches au travail, les mises en scène de soi, les stratégies d’accommodement ou de résistance, les modèles du féminin et du masculin, le physique de l’emploi à acquérir…

Les éditorialistes discutent du « rôle que joue la construction des corps dans la reconduction des inégalités sexuées sur le marché de l’emploi », du système de genre qui « divise et hiérarchise les places attribuées aux femmes et aux hommes sur le marché de l’emploi » et « structure leurs expériences quotidiennes du travail qui modèlent leurs corps selon des critères sexués », des reconfigurations des logiques de division et de hiérarchisation, de l’invisibilité des qualification des femmes, de santé au travail, « L’étude de la souffrance au travail a ainsi permis de dégager des pathologies physiques ignorées jusque- là, dont celles plus propres aux emplois féminins, et de porter une attention croissante à la question de la santé mentale », d’ergonomie, de travail émotionnel…

Les autrices soulignent, entre autres, la mobilisation des corps, les contraintes d’acquisition du physique de l’emploi, de naturalisation d’expériences ordinaires, l’omniprésence des normes et des contraintes, des stratégies de résistance…

Nadia Lamamra, Ellen Hertz, Françoise Messant et Patricia Roux donnent à voir la production d’un sexisme au travail, le caractère oppressif des productions du « physique de l’emploi », le temps et le coût (financier et temporel) de la préparation des « corps exigés pour la mise au travail », les asymétries des normes de féminité et de masculinité, les qualifications « pensées comme des qualités innées propre aux femmes », la violence des constructions et des regards, la difficulté de « se considérer comme une personne à part entière »…

Avant d’aborder les articles, il me semble important d’indiquer que le mouvement syndical ne peux faire l’impasse sur ces contraintes liées au travail salarié. L’égalité ne peux être réduite à l’égalité salariale. Il est nécessaire de questionner la construction ou la négation des qualifications (en complément possible, Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail, ce-qui-qualifie-cest-lacte-eduque/), les injonctions corporelles, les coûts différenciés – en terme de temps et de finance – de mise au travail des corps, les formes de sexisme propres à chaque configuration de travail, l’ensemble des éléments qui concourent à la hiérarchisation sexuée. Le combat pour l’égalité passe aussi par la dénonciation de l’arbitraire patronal en matière d’exigences de présentation…

Marie Mathieu analyse la fabrication du corps des « hôtesses de table », le rôle de l’uniforme dans la production des classes de sexe, les règles vestimentaires et corporelles du personnel de service dans une chaîne de restauration « populaire », les attitudes jugées conformes, le travail de l’ombre de la préparation de l’apparence, (l’autrice parle de travail esthétique, « il m’a paru que le travail esthétique qu’elles fournissent pour répondre aux attentes de l’employeur se déroule dans des conditions révélatrices de la valeur accordée au travail de très nombreuses femmes dans les services ») la gestion de l’exposition aux regards des clients sur les corps des femmes, l’invisibilisation (et donc le non-paiement) d’une myriade de petites tâches, le coût des prescriptions patronales, des éléments renforçant la pénibilité du travail et les inégalité de genre (chaussures à talons, jupe et bas, exposition des corps, maquillages)…

L’autrice souligne aussi comment le travail salarié « s’immisce jusque dans les espaces considérés les plus privés, tels les salles de bain », l’invisibilisation des salarié·es souvent racisé·es travaillant en cuisine. Marie Mathieu parle de représentation/figuration, d’organigramme vestimentaire (combinant genre et position hiérarchique), de vêture soulignant les courbes du corps, de division sexuée du travail de service, de temps de travail non comptabilisé en tant que tel (préparation, habillage et déshabillage), du coût des obligations vestimentaires ou maquillages, de la (re)construction perpétuelle du corps en « vraie femme », de corps exposés, de la station debout, des micro-résistances et des gestes de protection…

En conclusion elle indique que les employées font souvent référence à la prostitution Elle souligne les effets de la sexualisation, la notion d’« ambassadrice de charme », le réel vendu par les employeurs aux clients, « ce que vendent les employeurs suppose un travail invisible et quasi gratuit des femmes qui, pour elles, a un coût certain »…

Amélie Beaumont analyse les stratégies corporelles des employés de l’hôtellerie de luxe – de ceux qui sont en service vis-à-vis d’une clientèle très aisée, l’adossement de l’identité professionnelle à une identité masculine, les différences sexuées du « droit de servir », la relative valorisation (au sein d’un secteur fortement féminisé) de certains emplois masculins – il ne faut cependant pas oublier la subordination sociale des employés envers les fractions des classes « supérieures » clientes, le recodage de leur position sous un jour plus valorisant, les stratégies corporelles…

« J’examiner successivement deux thématiques, le rapport aux femmes d’abord, le rapport à l’esthétique ensuite qui montrent deux facettes différentes mais imbriquées de ce que le service entraine comme positionnement de genre et de classe chez les employés ». L’autrice discute, entre autres, de la réaffirmation de sexe « face aux clientes et aux collègues femmes », la double face de soumission et de promptitude, la monstration de sa disponibilité, les écarts entre normes prescrites et manières d’effectuer le travail, l’incarnation en professionnel sérieux, la recherche de pourboires, la gestion de « l’appropriation privée de l’épouse par le mari », l’utilisation « du registre sexuel dans les interactions humoristiques » avec les collègues femmes, les interdiction liées au sexe, la penibilité « construite de manière différenciée selon les stéréotypes attachés aux femmes et aux hommes »… Je souligne une phrase de l’autrice : « La matérialité des corps vient ainsi cacher la matérialité économique de l’inégalité au fondement de la division sexué du travail ».

Amélie Beaumont détaille des formes de travail esthétique, la distinction des statuts professionnels par les uniformes, le coût de l’entretien corporel, l’expression « être propre », l’usage de la notion hygiène, les stratégies corporelles, la position dominante dans les rapports sociaux de sexe et son imbrication avec une position dominée dans les rapports sociaux de classe…

Il conviendrait d’ajouter des services beaucoup moins recommandables, l’orientation vers des réseaux de prostitution, les yeux fermés sur des pratiques pénalisables (le recours à du personnel d’accompagnement pratiquement en situation d’esclavage pour les riches potentats) et sur des violences sexistes envers le personnel…

Les métiers de la viande. Isabelle Zinn aborde, entre autres, ce qui est considéré comme « le vrai boucher » du travail en abattoir au dépeçage de la viande, la valorisation du désossage et de la force physique, le travail « sale » socialement stigmatisé – mais participant de la valorisation de ceux qui l’exécutent – et le travail « propre » – disqualifié et socialement acceptable pour les femmes, les logiques défensives des hommes, la nouvelle sexuation des activités et le discours sur la complémentarité, la gestion du corps et de la « résistance » à la fatigue, les clichés sur la construction des corps (dont la naturalisation de la « force physique »), la « mise à mort », la séparation des taches et l’assignation à la féminité de certaines d’entres-elles, la division sexuelle et spatiale en boucherie, les espaces du « propre » et du « sale », la mobilisation constante de la catégorie de genre comme variable explicative, la naturalisation des qualifications des femmes et leur non-reconnaissance, les comportements considérés comme légitimes et adéquats, la défense d’un bastion masculin contre l’entrée des femmes, « Autrement dit, en associant aux femmes le « travail propre », au sens littéral, on leur réserve, en réalité le « sale boulot », celui que les membres reconnus de la profession ne souhaitent pas faire »…

Les apprenti·es en formation dans les métiers de l’automobile et de la coiffure. Sophie Denave et Fanny Renard discutent des transformations corporelles, « les logiques de classe et de genre à l’oeuvre dans le façonnage des corps par le travail », des exigences genrées, de l’ethos « par lequel ces apprenti·e·s s’habituent à la pénibilité des mouvements et des postures requis par leur nouveau métier, aux odeurs et aux effets nocifs des produits chimiques utilisés, ainsi qu’aux bruits et au stress d’un travail manuel peu qualifié » (éditorial), des procès de socialisation professionnelle différenciés, des exigences de soumission aux prescriptions et injonctions, des troubles musculo-squelettiques, de la pénibilité des postures et des mouvements répétés, du bruit, de la chaleur et des variations de températures, des produits chimiques utilisés et de leurs effets, de la douleur comme « composante ordinaire et banalisée de la carrière », de masculinité et de virilité, de l’espace domestique comme lieu de récupération physique pour les uns, des soins aux corps assumées par des femmes, des normes corporelles dites féminines, du travail relationnel et des contraintes physiques générées par celui-ci, des stratégies d’accommodement ou de résistance, « les corps des apprentis des métiers de l’automobile sont sculptés par le travail ; les coiffeuses apprenant à apprêter leurs corps »…

Je reviens sur ma remarque sur l’égalité et l’activité syndicale. Les articles présentés soulignent des modalités concrètes de la division sociale et sexuelle du travail, des conséquences invisibilisées ou valorisées. Ne pas intervenir sur ces constructions sociales réduit la portée d’éventuels discours égalitaires et renforce à la fois l’arbitraire patronal et le sexisme (y compris dans ses dimensions de privilège pour les hommes exploités). Les procès de travail doivent être abordés, me semble-t-il, dans toutes leurs dimensions – avant, pendant et après – le temps de travail salarié proprement dit. Rien de tout cela ne devrait échapper à l’intervention des syndicalistes…

J’ai notamment été intéressé par l’article sur la formation des couples chez les migrant·e·s d’Afrique subsaharienne en France, la construction de la variable « mixité », les différences entre les relations cohabitantes et non-cohabitantes, les « contraintes sexuellement différenciées » qui pèsent sur les populations migrantes, les déterminations sociales qui président aux choix de la ou du conjoint·e, les recompositions des « frontières du groupe d’appartenance », les champs des possibles et leurs limites, « En effet, le racisme et les discriminations produisent des frontières raciales dans la société française, tandis que les rapports de genre construisent des trajectoires différenciées pour les femmes et pour les hommes ainsi que des positions hiérarchisées au sein des couples hétérosexuels »…

Parmi les autres articles, je souligne Les Salopettes, le sexisme et le féminisme dans l’entre-soi d’une grande école » française élitiste, et le femmage à Toni Morrison (lire entre autres, L’origine des autres, qui-revendique-a-jamais-revendique-un-baiser/). Il n’existe pas d’étranger·es, juste d’autres versions de nous-mêmes…

Article de Didier Epsztajn, Entre les lignes entre les motsparution le 11 février 2020
(notes de lecture relayées sur Le blog de Christine Delphy le 12 février 2020)