Métamorphoses de la figure parentale

Analyse des discours de l’École des parents de Genève 1950-2010

Odier, Lorraine

2018, 368 pages, 28 €

35,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-142-1
À travers l’analyse des archives de l’École des parents de Genève, cet ouvrage explore les manières dont est défini ce qu’est "un parent", "une mère" ou "un père". Il apporte ainsi un éclairage nouveau sur les transformations et les continuités de l’éducation des enfants par les parents de 1950 à 2010. Ce livre ouvre une voie à l’histoire des discours sur la parentalité en Suisse.

Qu’est-ce qu’"un parent "? Qu’est-ce qu’"une mère" ? Qu’est-ce qu’"un père" ? Comment éduquer les enfants ? Comment soutenir les parents ?

Les réponses à ces questions varient dans le temps et dans l’espace social. À travers l’analyse des archives d’une association, l’École des Parents de Genève, qui depuis 1950 développe des activités pour orienter les parents dans leurs pratiques éducatives, cet ouvrage explore ce que signifie être "un parent", "une mère ", "un père" et ses variations de 1950 à 2010. Il apporte ainsi un éclairage sur les transformations et les continuités de l’éducation des enfants du point de vue du professionnel·le·s de l’éducation.

Par une mise en contexte du discours de l’École des Parents de Genève, cet ouvrage montre aussi comment la question parentale est présentée comme une problématique publique à différentes périodes, comment les figures parentales sont hiérarchisées, et comment varie la distinction entre les figures maternelle et paternelle.

 

Introduction

  • La parentalité: un objet en chantier
  • L’École des Parents: fabrique de figures parentales
  • Structure du manuscrit

1. Analyser des discours sur la figure parentale

  • Foucault et les féministes face à la parentalité
  • Le corpus empirique
  • Les axes d’analyse

2. De l’évacuation des familles à l’éducation des parents (1872–1950)

  • L’avènement de mesures de protection de l’enfance
  • L’Institut Jean-Jacques Rousseau, la psychanalyse et l’Éducation nouvelle
  • Le tournant de 1937 à Genève


Partie I: L’émergence du parent "éducateur" et la responsabilisatiodes mères (1950–1972)

3. Former les parents pour mieux protéger l’enfant 

  • Le frame de l’hygiène mentale
  • Le frame du "parent éducateur"
  • Les conditions de possibilité du "parent-éducateur"

4. Instruire des parents "passifs" et produire des parents "sujets"

  • Les techniques scolastiques
  • Les techniques d’élaboration de savoirs sur l’enfant
  • Les techniques psychothérapeutiques

5. L’enfant, une responsabilité féminine 

  • Une différenciation de sexe articulée aux savoirs
  • Différencier pour le "bon développement" de l’enfant
  • Des figures maternelle et paternelle complémentaires

Conclusion de la première partie

 

Partie II: L’émergence du parent "réflexif" et de la "maternité naturelle" (1972-1988)

6. Émanciper les parents

  • Le frame humaniste d’émancipation de l’être humain
  • Le frame "néo-familialiste"
  • Les conditions de possibilité des frames d’émancipation et néo-familialiste

7. Produire des individus responsables

  • Les techniques relationnelles
  • Les techniques de soi
  • Les effets des techniques relationnelles et de soi sur la figure parentale

8. La "mère naturelle", le "père sans repères" et la "féministe"

  • La figure parentale réflexive: une figure féminine
  • Une sexuation de la figure parentale articulée aux rôles reproductifs

Conclusion de la deuxième partie

 

Partie III: L’émergence du couple "parent-enfant" et de la disponibilité maternelle (1988–2010)

9. L’École des parents de Genève de 1988 à 2006

  • La progressive réorganisation hiérarchique de l’EP
  • L’École des parents: instigatrice de projets de "soutien à la parentalité"
  • Multiplication des professions et des savoirs intervenant sur la parentalité

10. Sécuriser l’enfant et les parents

  • Le frame psychanalytique
  • Le frame de l’"estime de soi"
  • Le frame du parent "victime"
  • Les conditions de possibilité de ces frames

11. Produire des parents apaisés et des mères disponibles

  • Les techniques d’apaisement
  • Les techniques de mise en scène de la relation parent-enfant

12. Du père "non-parent" à la mère "vecteur de l’épanouissement de l’enfant"

  • La norme hétérosexuelle questionnée mais résistante
  • "Les parents": un voile sur la division sexuelle du travail parental

Conclusion de la troisième partie

 

Conclusions

I. La figure parentale: une figure toujours plus responsabilisée quant à l’avenir de l’enfant
II. La figure parentale et la primauté maternelle
III. La figure parentale: un objet de distinction sociale
IV. Les tensions entre l’enfant "sujet" et la mère "sujet"
V. Persistance de cadres normatifs puissants malgré une souplesse apparente
VI. Pour une sociologie féministe de l’expérience parentale

 

Bibliographie

Compte-rendu dans la Revue suisse de sociologie, n°45 (2), 2019, pp. 274–277


Les métamorphoses de la figure parentale constitue un ouvrage désormais incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à l’émergence du « soutien à la parentalité » qui est devenu une catégorie d’action publique. Il retrace l’épopée d’une association genevoise, l’École des parents, qui s’est investie pour mettre à l’agenda politique la « question parentale ». Au-delà de cette question parentale, le livre porte sur l’autorité sociale que s’arrogent les experts à déterminer la norme et explore les relations entre savoirs et pouvoirs.

D’abord présenté par une introduction qui explicite l’objet, le cadre théorique, le corpus théorique et empirique, le livre se compose de trois parties, respectivement dédiées à l’émergence du parent éducateur et la responsabilisation des mères (1950–1972), « l’émergence du parent réflexif et de la maternité naturelle (1972–1988) » « l’émergence du couple parent-enfant et de la disponibilité maternelle (1988–2010). » La première partie, formée de trois chapitres, revient sur les courants qui ont résidé à cette figure du parent éducateur, au nom de la protection de l’enfance, les savoirs destinés à faire advenir un « parent actif » et l’attribution aux mères de la responsabilité du devenir de l’enfant par ces mêmes savoirs.
La seconde partie, à travers trois chapitres, retrace les évolutions associées aux nouvelles techniques relationnelles sur les conceptions de la parentalité « idéale » (des individus émancipés et « responsables », des rôles sexués fondés sur les impératifs de la reproduction biologique). Cette période est marquée par l’influence des idéaux humanistes et néo-familialistes, qui excluent l’imposition autoritaire de normes en font appel à la réflexivité, tout en contenant dans des limites « raisonnables » (celle de l’assignation à la division « naturelle » des rôles les perspectives d’émancipation). Ces idéaux permettent cependant une ouverture, même relative, de la structure de l’association aux idées portées par les mouvements sociaux et à des fonctionnements institutionnels peu hiérarchisés.
La troisième partie, composée de quatre chapitres, met l’accent sur le retour de l’association à un fonctionnement plus traditionnellement hiérarchique, lié à des injonctions gestionnaires qui s’imposent à tous les univers sociaux dans cette période. Cette période est aussi celle où l’encadrement des parents et surtout des mères prend la forme, aujourd’hui dominante, du « soutien à la parentalité » et de l’injonction à la disponibilité, en particulier maternelle. Elle analyse la manière dont « l’épanouissement de l’enfant » devient une prescription adressée essentiellement aux mères qui masque les inégalités liées à la charge du travail parental.
Le livre se termine en invitant la sociologie féministe à s’emparer de cette question de la parentalité et de la manière dont elle contribue aux inégalités de genre.

Basé sur les archives de l’association de l’association de 1950 à 2010, auxquelles s’ajoutent les textes retraçant les évolutions législatives et des observations d’ateliers destinés à développer les liens parents/enfants, le livre s’appuie sur le cadre théorique formalisé par Michel Foucault de l’analyse discursive pour saisir les évolutions à l’oeuvre dans ces « figures parentales ». Ces archives permettent (dans le cas de la Suisse qui fonctionne sur la base d’une forte délégation de l’État aux associations) d’étudier la manière dont s’opère une régulation « par le bas » et les stratégies de légitimation mises en oeuvre par les membres de l’École des parents. Les activités de formation des parents (conférences, groupes de parole, activités parents-enfants, thérapie, lieu d’accueil parents/enfants) constituent des données précieuses pour analyser les changements à l’oeuvre dans l’encadrement des familles.
Mobilisé à travers l’association, un groupe d’individus, socialement situé parmi les classes moyennes intellectuelles supérieures – selon la catégorie forgée par Agnès van Zanten (van Zanten, 2009) – s’est engagé dans ce qu’il faut bien appeler, en reprenant Howard Becker, une croisade. L’enjeu de cette croisade est de conduire des parents (qui se rendent librement à l’association) à adopter une vision et une pratique des relations familiales conformes aux idéaux sociaux de ces catégories sociales. Pour cela, l’association offre différents « services » aux parents – conférences sur l’enfance et sur l’adolescence, activités avec les enfants, consultations de psychothérapie, conseils dispensés aux parents, etc. Cette offre rencontre une demande, car elle se propose de répondre aux nombreux problèmes que rencontrent les parents (les relations avec l’école, l’adolescence, l’autorité, etc.).
La croisade passe très largement et c’est toute la force de l’ouvrage que de le montrer, par un encadrement des mères et une réassignation de ces dernières à leur identité parentale, même si cette réassignation adopte, comme Lorraine Odier le montre, des formes variées. Elles sont plus ou moins euphémisées et en partie dépendantes de la configuration sociale dans laquelle s’inscrivent les activités de l’association.
Le livre met l’accent sur des dispositifs élaborés des acteurs (en l’occurrence, plutôt d’actrices) visant à transformer les manières d’être parents conformément à leur propre vision du monde, socialement située. Ils et elles s’appuient pour ce faire sur les ressources scientifiques et sociales disponibles dans un contexte donné (et au premier chef, les ressources représentées par les « experts » de l’enfant ) : médecins militant pour une Education Nouvelle, psychanalystes de l’enfant, psychopédagogues, etc. En cela, le livre se démarque des explications qui attribuent l’émergence de la parentalité comme catégorie d’action publique liée à des transformations internes de la famille et aux nouvelles préoccupations de l’État en matière d’éducation des enfants. À rebours de cette vision « lisse » qui occulte les rapports de force, la parentalité est abordée dans l’ouvrage de Lorraine Odier comme un ensemble de discours normatifs, en constante redéfinition autour de la question et des responsabilités parentales vis à vis de la société. L’approche résolument sociohistorique, permet de saisir ces évolutions.
Fortement subventionnée par l’État et les parents qui la fréquentent, l’Ecole des Parents, comme le montre Lorraine Odier, peut être considérée comme un foyer local de production d’un « discours de vérité » au sens où l’entend Foucault sur les pratiques parentales, distinguant les bonnes et les mauvaises figures dans le but d’assurer « des relations familiales harmonieuses ».

Dans la production de ce « discours de vérité », Lorraine Odier distingue trois périodes : l’émergence du parent éducateur et la responsabilisation des mères (1950–1972), l’émergence du parent réflexif et de la maternité naturelle (1972–1988), enfin l’émergence du couple parent-enfant et de la disponibilité maternelle (1988–2010). Lorraine Odier convoque la notion de « frame » théorisée par Carol Bacchi pour décrire « des procédés rhétoriques qui modèlent ou assignent une interprétation aux phénomènes sociaux » (p. 50) pour éclairer les glissements et les passages d’un modèle de parent à un autre.
Malgré les différences observables dans ces « frames » qui s’adossent à des référentiels savants et des justifications variables (qu’il s’agisse, selon les périodes, de lutter contre les névroses infantiles, de prévenir le chômage ou de combattre la maltraitance), la psychanalyse occupe une place centrale, à tel point que nous aurions tendance à considérer que le projet même de l’association se confond avec « l’orthopsychanalyse » (utilisation de la psychanalyse à des fins d’éducation des individus). C’est ce qu’indique clairement un rapport d’activités qui précise que « l’école des parents a pour objectif prioritaire la prévention des troubles de la relation parents-enfants, afin de favoriser les conditions optimums au développement de l’enfant » (p. 303).
Impulsée dans l’entre deux guerres par des membres du mouvement psychanalytique, l’orthopsychanalyse vise à élargir le spectre des individus susceptibles de profiter des bienfaits de la psychanalyse. Ce savoir pratique a ouvert la voie à ce que Lorraine Odier nomme, de manière très appropriée, « un gouvernement par le bien-être de l’enfant » (p. 289) qui dépasse très largement la question de l’encadrement de la parentalité. On le retrouve aussi bien solliciter pour orienter des élèves vers l’éducation spécialisée, malgré les réticences de leurs parents, qui craignent le plus souvent à juste titre une sortie du circuit « normal ». Ce gouvernement par le bien-être de l’enfant et la place secondaire que tiennent les mères et leurs envies apparaît très clairement dans les expressions de violence symbolique décrites à l’issue des observations réalisées par l’auteure d’ateliers de jeux parents-enfants. Les interventions des « animatrices » ont pour but de recentrer les femmes sur ce que les « animatrices » considèrent comme l’essentiel, leur rôle de mère, plutôt que de discuter entre elles, par exemple ce dont elles ont parfois envie aussi. On regrette d’ailleurs que cette partie là ne soit pas plus développée, car elle met l’accent sur les formes d’appropriation des dispositifs par les mères elles-mêmes.

Influencé par la France, le canton de Genève qui, comme dans l’ensemble des cantons suisses, dispose de son autonomie en matière de politique familiale mène une politique active, confiée aux associations, en matière de natalité et de protection des familles.

L’École des parents, qui s’est imposée dans ce domaine, s’appuie sans cesse sur des experts comme Jean Piaget ou Françoise Dolto pour se légitimer. Les intervenantes sollicitées dans le cadre de l’association appartiennent aux professions dominantes dans le champ de la protection de l’enfance, même si la composition de l’association se diversifie dans les années 1970 et se rééquilibre en faveur de la petite bourgeoisie. Malgré un éclatement relatif de la composition sociale de l’association, celle-ci reste structurellement liée aux acteurs qui au sein de l’État, se chargent de l’évaluation des pratiques parentales pour les infléchir. L’École des parents, ainsi, « siège depuis 2004 comme la représentante des associations à la Commission cantonale de la famille, qui est chargée d’établir les liens entre les associations du canton et les députés du canton » (p. 21). L’École des parents fonctionne bien comme un dispositif d’encadrement édifié par les classes moyennes intellectuelles et que les familles utilisent librement pour une série d’activités (conférences, groupes de parole, jeux avec les enfants), mais dont l’enjeu reste l’assignation des mères au bien être de l’enfant tel que défini par les experts en conformité avec une classe sociale spécifique qui est la classe moyenne intellectuelle, grande consommatrice (et productrice) de conseils fournis par les experts de l’enfance.

Face à cet encadrement, qui peut, comme c’est le cas dans la période récente, invoquer la prise en compte du « stress parental » et les difficultés de la vie et de l’éducation pour mieux « vendre » leurs conseils, Lorraine Odier rappelle, avec un matérialisme salvateur qui peut s’appuyer sur des recherches récentes « que la détention d’importantes ressources matérielles constitue la meilleure protection au stress que peut engendrer le travail parental » (p. 306). On ne peut que la suivre lorsqu’elle nous engage à nous emparer de la question de la parentalité d’un point de vue critique et féministe pour interroger ce que recèle, en réalité, la demande de soutien exprimée par des mères, confrontées aux inégalités du travail parental « assumé en majeure partie par les mères et leurs conséquences sur les trajectoires de vie ou la santé physique et psychique de ces dernières » (p. 337).

Le livre de Lorraine Odier, s’avère une étude extrêmement précise et documentée de l’évolution des catégories mobilisées pour penser la question parentale, du rôle des experts de l’enfance dans la production de ces catégories qui se sont désormais imposées à travers le soutien à la parentalité. Le seul regret que l’on peut avoir, mais qui tient aux choix théoriques de l’auteure et au dispositif d’enquête, est celui de n’avoir pu intégrer, sinon à la marge, les logiques d’appropriation ou éventuellement, de résistance ou de critiques émanant des femmes qui sont la cible de ces actions.

Sandrine Garcia (IREDU - UBFC Pôle AAFE), Revue suisse de sociologie, 45/2.2019


À quoi ça tient, un bon parent?

La sociologue Lorraine Odier a scruté les métamorphoses de la relation parent-enfant en s’appuyant sur les archives de l’École des parents, à Genève, fondée en 1950.

Qu’attendait-on d’un «bon parent» dans les années 50? Qu’en attend-on aujourd’hui? Comment le regard porté sur la parentalité a-t-il évolué? La sociologue romande Lorraine Odier apporte quelques réponses après s’être penchée sur une expérience inédite, menée à Genève. Dans la Cité de Calvin, l’École des parents oriente et soutient les parents dans leur tâche éducative depuis 1950. Après en avoir décortiqué les archives, la chercheuse signe «Les métamorphoses de la figure parentale». Un travail de fourmi qui nous permet de pointer quelques-unes des évolutions marquantes dans la relation parent-enfant.

Une école des parents, pourquoi faire?

À l’origine du projet de l’École des parents à Genève, il y a huit femmes, médecins et psychologues. «Elles étaient soucieuses que l’éducation des enfants se fasse au mieux, explique Lorraine Odier. Dans les années 50, les parents que l’on considérait comme «défaillants» faisaient face à des décisions de mise sous tutelle ou de placement de leurs enfants. Ces femmes, aux idées novatrices, estimaient qu’il existait d’autres voies possibles, notamment l’éducation des parents.» Elles agissent alors avec le souci de préserver la relation entre la mère et son enfant. À l’époque, de nouveaux travaux scientifiques se focalisent en effet sur les conséquences dévastatrices de l’absence maternelle sur le développement de l’enfant. Même si ces textes ont été fortement discutés depuis, ils constituent alors une indéniable source d’inspiration.

La grande métamorphose parentale

Parmi les changements majeurs intervenus entre les années 50 et aujourd’hui, Lorraine Odier souligne l’importance accordée à l’éducation de l’enfant durant ses premières années. Dans les années 50, les préoccupations autour de l’effet de carences maternelles sur les capacités cognitives et relationnelles émergent, mais persiste l’idée d’une certaine fatalité. Autrement dit, les «travers» des parents se transmettraient aux enfants de manière héréditaire. «Aujourd’hui, on peut dire que la fatalité a beaucoup moins de place dans la conception que l’on a de la relation parent-enfant, ajoute la sociologue. Ce qui tend d’ailleurs à faire peser une pression assez forte sur les parents, concernant la qualité de la relation qu’ils peuvent développer avec leur enfant et sur toutes les répercutions qui lui sont attribuées quant à sa vie future, son épanouissement, que ce soit à l’école, dans sa vie amicale, affective, professionnelle, sexuelle, etc.» 

Geneviève Comby, Le Matin Dimanche, le 22.09.18


Lorraine Odier est l'invitée de l'émission Versus/Penser du 25.09.18, Espace2 (RTS) : écouter l'émission

Lorraine Odier est l'invitée de Julien Magnollay dans l'émission Tribu du 31.10.18, la 1ère (RTS) : écouter l'émission


Compte rendu de Holly Hargis dans Lectures, relais de l’actualité de l’édition en sciences sociales 

1
Qu’est-ce qu’« être parent » ? Quelles sont les transformations des normes parentales ? Quels discours sont produits et construits autour de la figure parentale ? Quelles distinctions sociohistoriques dégage-t-on vis-à-vis des distinctions parentales socialement situées ou sexuées ? Dans une perspective sociohistorique, Lorraine Odier prend comme objet spécifique l’École des parents de Genève pour répondre aux questions multiples liées aux métamorphoses de la figure parentale en Suisse et plus précisément à Genève. « Partant du postulat foucaldien selon lequel le discours produit différentes versions du monde et oriente les pratiques » (p. 17), Odier se situe dans une perspective « constructionniste », sa recherche a pour but d’identifier des constructions discursives pour appréhender les figures parentales de différentes périodes à Genève dans le but de mieux comprendre ce que signifie « être parent » dans la société. L’auteure se propose d’étudier cette école à petite échelle pour rendre compte des phénomènes plus globaux dans la société et des transformations des perceptions et des normes vis-à-vis des pratiques parentales globales.
2
Afin de mettre en lumière les « métamorphoses de la figure parentale », Lorraine Odier s’est plongée dans les archives de l’École des parents de Genève, une association « dotée d’une forte reconnaissance sociale et institutionnelle des années 1950 à aujourd’hui » (p. 17). L’auteure a donc exploré plusieurs cartons de cahiers de documents diverses (des rapports internes et externes de l’École, des correspondances de membres avec des institutions, des documents de comptabilité, des programmes d’activités, des comptes rendus des activités organisées par l’École, etc.), ainsi que des archives de la presse ou de l’État. Le travail est également alimenté par deux entretiens collectifs avec les intervenantes actuelles de l’École ainsi que des observations des certaines de leurs activités. Odier saisit donc la problématisation de « la question parentale » en se focalisant sur trois axes d’analyse : les stratégies discursives de légitimation de l’École de parents, les figures parentales produites par le discours et la sexuation des figures parentales.
3
L’École des parents de Genève est fondée en 1950 dans des conditions sociohistoriques privilégiant une « nouvelle approche éducative des parents » et dans un contexte plus large de la montée du « sentiment d’enfance » dans les institutions publiques, au tournant du XXe siècle. Principalement fréquentée par des mères des classes supérieures et moyennes, l’École des parents de Genève compte aujourd’hui environ 600 familles qui participent aux activités diverses. Le livre analyse les dynamiques de cette association au cours du temps, soulignées comme s’inscrivant dans des frames* différents. Il est organisé en trois parties qui explorent les principales étapes de transformation de l’École des parents de Genève.
*Odier, en se basant sur Bacchi, définit les « frames » comme des cadres de références qui orientent les réponses politiques à partir d’une représentation du « problème » (Bacchi Carol, « The issue of intentionality in frame theory », in Emanuela Lombardo, Petra Meier et Mieke Verloo, The Discursive politics of Gender Equality, Londres, Routledge, 2009).
4
La première partie se focalise sur les années fondatrices de l’école, de 1950 à 1972, où la figure parentale est problématisée à partir des responsabilités éducatives des parents. Le parent n’est plus seulement vu comme un géniteur biologique mais plutôt comme devant être un éducateur, figure qui vise principalement les mères. L’école des parents participe donc à la diffusion des savoirs institués et elle est notamment impliquée dans les réformes politiques de protection de l’enfance. Dans une approche préventive, l’École met en avant les expertises psychologiques et « développe un regard d’expertise sur les pratiques éducatives rapportées par les récits des mères » (p. 145). Les actions de l’École sont entreprises pour lutter contre « l’hérédité sociale » et réduire le taux de divorce, l’alcoolisme et/ou la délinquance juvénile. Elles s’inscrivent dans des problématisations étatiques qui visent des comportements vus comme « déviants » et qui sont perçus comme touchant plus particulièrement les classes populaires (qui, de fait, sont sous-représentées à l’École des parents). S’ajoute à ce discours un deuxième frame de « carences maternelles » qui explique les comportements déviants des enfants par un manque d’amour maternel. La figure parentale est donc problématisée par son « bagage héréditaire (biologique et social) » et vient s’ajouter à une figure parentale « culturelle dotée de responsabilités éducatives » (p. 143).
5
La deuxième partie s’interroge sur l’émergence de « la figure du parent réflexif et autonome » et de la « maternité naturelle », frames qui définissent le discours autour de la figure parentale à l’École des parents de 1972 à 1988. À cette époque, l’École est en retrait vis-à-vis des politiques étatiques et se focalise plutôt sur la problématisation de la question parentale à partir du bien-être du parent et de ses compétences relationnelles avec son enfant, souhaitant agir directement sur l’individu. L’École sollicite de plus en plus la collaboration des parents (plutôt que des « experts »), les mères en priorité : « leurs expériences deviennent l’objet de mise en récit, d’orientation et de contrôle » (p. 205). En diffusant un discours de responsabilisation et d’« autocontrôle », les techniques de l’École des parents à cette époque relèvent de « la mise en place d’un contrôle plus étendu à partir d’un référentiel normatif socialement situé fondé sur le devoir de plaisir porté par les nouvelles classes moyennes » (p. 182) ainsi que d’une définition sexuée du travail des mères (lié à la petite enfance) et des pères (lié à l’adolescence des enfants).
6
Enfin, la troisième partie de l’ouvrage s’intéresse à une période allant de 1988 à 2010 où la figure promue par l’École est celle d’un parent « réflexif et communicant avec l’enfant » (p. 318). Désormais sous contrat de prestations avec l’État, l’École met en avant notamment l’importance des parents dans l’avenir scolaire et professionnel de l’enfant. Les parents sont invités à « favoriser le développement » de l’enfant ainsi que leur « individualité » et leur « autonomie » et la figure maternelle est prioritairement visée dans ce discours. Être une « bonne mère », c’est donc consacrer un temps spécifiquement dédié à son enfant pour lui donner de l’attention « favorable à la construction de sa personnalité » (p. 314). Alors que dans les années 1990, en France comme en Suisse, le discours étatique sur la définition de la « bonne famille » ou du « bon parent » se développe, les associations de ce type se multiplient aussi de plus en plus, et l’École des parents à Genève voit un fort développement de ses activités et une extension de l’intervention des pratiques parentales. On observe notamment la coproduction des modèles hiérarchiques entre pratiques parentales qui sont socialement situées*.
*Darmon Muriel, « Les entreprises de la morale familiale », French Politics, Culture and Society, vol. 17, n° 3-4, 1999.
7
Le livre conclut en précisant que l’École des Parents de Genève a participé à une certaine coproduction des normes sur les pratiques éducatives des parents dans des métamorphoses sociohistoriques. Odier met en évidence six idées fortes : la figure parentale est perçue de plus en plus comme responsabilisée vis-à-vis de l’avenir de l’enfant ; la figure parentale est sexuée et donc la figure maternelle prime ; la figure parentale est un objet de distinction sociale ; la figure maternelle est soumise à des tensions autour de la redéfinition de l’enfance (privilégiant le « bien-être » des enfants); la figure parentale est prise dans des cadres normatifs persistants ; enfin, l’étude de la figure parentale devrait davantage donner lieu à un regard féministe autour du « travail invisible que supportent les mères pour tenter d’atteindre le bien être de l’enfant » (p. 337).
8
En conclusion, ce travail présente de nombreux intérêts grâce à son étude profonde d’une institution précise à Genève, un objet local qui témoigne d’un discours plus global sur les perceptions autour de la parentalité. L’ouvrage ajoute une perspective centrée sur la question de la production et de la circulation des normes qui régissent les pratiques familiales et éducatives. L’auteur souligne l’évolution de ce qui signifie être une bonne « mère », un bon « père », et un bon « parent » à des époques différentes, selon cette École (et donc selon les « experts », certaines institutions dont l’État, et les femmes des classes supérieures qui participent principalement à cette École au cours des époques).
9
On peut cependant relever une limite principale. Dans une perspective visant à décrire de manière précise la transformation des normes de la figure parentale à l’École de Genève, on regrette que le livre n’introduise pas une discussion théorique davantage centrée sur les pratiques éducatives socialement situées, qui sont inégalement valorisées dans la société. En effet, les pratiques des parents des classes moyennes et supérieures sont légitimées par de nombreuses institutions* et cette réalité sociale, mentionnée à plusieurs reprises, aurait pu faire l’objet d’une discussion plus approfondie puisque l’ouvrage traite directement la coproduction de ces normes.. Néanmoins, le livre donne lieu à une étude extensive en matériaux empiriques et à une analyse sociohistorique particulièrement centrée sur la sexuation des pratiques parentales ; il peut notamment servir de base de dialogue avec les études sur les pratiques éducatives et avec celles sur les normes et disparités sociales vis-à-vis de l’enfance.
*Lareau Annette, Unequal childhoods: class, race and family life. Second edition with an update a decade later, Berkeley, University of California Press, 2011 [2003] ; Lignier Wilfried et Pagis Julie, L’enfance de l’ordre. Comment les enfants perçoivent le monde social, Paris, Seuil, 2017, compte rendu de Corentin Roquebert pour Lectures : http://journals.openedition.org/lectures/22748.

Compte-rendu de Holly Hargis, publié le 16 novembre 2018 dans Lectures


Lorraine Odier est l'invitée de l'émission Les Matinales du 11.01.19, RTS, la 1ère : écouter l'émission