Les Editions Antipodes ont été créées en 1995Au rythme d’une quinzaine de livres par année, le catalogue compte plus de 230 titres, principalement des ouvrages de sciences sociales: histoire, sociologie, anthropologie, philosophie, science politique, psychologie, mais également de la littérature et de la BD.

La ligne éditoriale privilégie des textes solides scientifiquement et critiques, qui dévoilent ce qui n’apparaît pas dans les discours officiels, ce qui est "enfumé" par les propos convenus, le prêt-à-penser et les mythes: des enjeux de pouvoir, des intérêts financiers, des inégalités, des injustices. Nous trouvons essentiel de constituer un catalogue qui soit explicite et cohérent.

Les Editions Antipodes sont une sàrl. Elles emploient trois personnes: Isabelle Henchoz, Suzanne Masliyah et Claude Pahud. L'échelle salariale est de 1:1 et le salaire brut pour un plein temps est de 4'900 fr. Cela correspond à un salaire de menuisier ou d'installateur sanitaire; c'est un peu plus élevé qu'un salaire de polisseur de marbre et de granit ou d'infirmier, et un peu moins qu'un salaire de forgeron, de vitrier-monteur ou d'assistant dentaire.

Un portrait dans Domaine public

Les Éditions Antipodes: le livre dans la cité
Vingt ans de réussite éditoriale à l’ère du numérique

Le premier livre publié par les Éditions Antipodes au printemps 1995, fut un petit volume au format de carnet (10x15cm), intitulé À Lausanne, autrement. Une couverture soignée, reproduction partielle d’un plan de Lausanne datant de 1664, et un contenu original, le recensement "de lieux alternatifs, de ces espaces où se vivifie une culture différente: terreau de changement social". On y trouve, entre autres, avec coordonnées et brève présentation, des associations de gauche, des lieux culturels et militants, des groupes politiques, des librairies et maisons d’édition. Dès l’origine, une publication à valeur d’engagement.

Les Éditions Antipodes ont été créées par Claude Pahud. L’univers professionnel de l’éditeur a toujours été celui de l’écrit et des livres. Il a d’abord travaillé pendant une douzaine d’années dans la librairie autogérée et alternative Basta (http://www.librairiebasta.ch). En 1995, il crée sa propre maison d’édition. Dans les premiers temps, jusqu’en 1999, il partage son temps entre son activité d’éditeur et la coresponsabilité de la rédaction de Domaine Public (en duo avec Géraldine Savary).

Des publications scientifiques et critiques

Dès le début de ses activités d’éditeur, Claude Pahud a affirmé la valeur de modèle à ses yeux des éditions d’En Bas (http://www.enbas.net), et maintenu un lien privilégié avec Basta. Il revendique d’emblée tant l’exigence de qualité intellectuelle que l’engagement politique clair de ses choix éditoriaux: "Notre ligne éditoriale privilégie des textes qui sont solides scientifiquement et critiques, qui dévoilent ce qui n’apparaît pas dans les discours officiels, ce qui est ‘enfumé’ par les propos convenus, le prêt-à-penser et les mythes: des enjeux de pouvoir, des intérêts financiers, des inégalités, des injustices. Nous trouvons essentiel de constituer un catalogue qui soit explicite et cohérent."

Au cours des ans, cette double exigence d’engagement et d’excellence va trouver sa réalisation dans la constitution d’un catalogue riche et cohérent.

À cela s’ajoute, dès l’origine, un goût affirmé de la diversité, de l’inattendu, de la liberté de création. Il suffit pour s’en convaincre d’égrener les titres des premiers textes publiés par Antipodes, après le volume inaugural: un recueil de poèmes de Marius Daniel Popescu, puis La Cuisine distinguée, un choix d’articles culinaires à tonalité littéraire parus dans la revue La Distinction (http://www.distinction.ch) (coédition). Et peu après, en 1997, la publication du pamphlet de Charles E. Racine, L’Imposture ou la fausse monnaie. Un essai de critique littéraire: les romans de Jacques Chessex. Le texte fit grand bruit loin à la ronde, encore amplifié par la violente réplique du romancier Prix Goncourt, Avez-vous déjà giflé un rat? Très tôt, un brusque coup de projecteur pour Antipodes.

Choix éditoriaux

Indépendamment de ces débuts tonitruants, les intérêts de Claude Pahud (et sa formation) le dirigeaient d’emblée vers l’édition de textes de sciences sociales.

En développant des liens avec l’Université de Lausanne, et la Faculté des SSP en particulier, les Éditions Antipodes se mettent à publier des travaux universitaires en sociologie, anthropologie, sciences politiques, histoire, philosophie. Ce partenariat trouvera assez rapidement son assise et son rythme de croisière.

À ce socle d’ouvrages universitaires viennent s’ajouter peu à peu, au gré des goûts et de la liberté de l’éditeur, d’autres publications: des textes littéraires, des ouvrages historiques ou de la bande dessinée, et des revues (http://www.antipodes.ch/revues) (A Contrario, Nouvelles Questions Féministes, Le Cartable de Clio, Les Annuelles, La Revue historique vaudoise).

La diversité des choix éditoriaux traduit une volonté d’ouverture sur un public plus large que le seul monde universitaire. La constitution du catalogue s’est faite selon un développement organique, progressivement les publications se regroupent et donnent naissance à des collections, qui se mettent à exister, selon leur rythme propre. L’exigence esthétique, aussi, a dès le début caractérisé les volumes publiés par Antipodes: couvertures élégantes blanc cassé, à la texture chiffon, illustrations originales, choix des polices de caractères, cahiers cousus.

À ce jour, les Éditions Antipodes comptent une vingtaine de collections et publient entre 15 et 20 ouvrages par an, pour un tirage moyen de 800 exemplaires. Le catalogue compte aujourd’hui près de 250 titres.

La fabrique d’Antipodes

L’exigence et l’engagement politique de départ se retrouvent dans toutes les dimensions du travail éditorial. Donner existence à un texte, privilégier tant l’adéquation de l’objet livre au contenu que sa qualité matérielle. Chez Antipodes, trois personnes se répartissent les tâches de la maison d’édition, salariées selon une échelle 1:1, mais avec des taux d’activité différents: deux éditrices, Isabelle Henchoz (60%) et Suzanne Masliyah (40%), et un éditeur propriétaire, Claude Pahud (90%).

L’organisation du travail privilégie la polyvalence de chacun. C’est d’autant plus indispensable que le travail d’édition s’articule en plusieurs métiers différents, allant de la lecture et du choix des manuscrits à la mise en valeur du catalogue, à la diffusion et à la promotion des ouvrages, en passant par le travail d’édition proprement dit et la collaboration avec l’imprimeur.

Sans compter la nécessaire recherche d’aides financières à la publication. Elles sont relativement importantes en Suisse, mais longues à obtenir – qu’il s’agisse de fondations publiques ou privées, des sociétés académiques, des cantons et des villes.

Une révolution multiforme et profonde

Le métier d’éditeur est devenu plus difficile depuis quelques années. Les causes en sont multiples: diminution du nombre des librairies et de la place des émissions littéraires dans les médias électroniques, franc fort et cours de l’euro – l’accès au marché français est vital pour l’édition suisse francophone, même si le taux de lecture indigène en Suisse romande est élevé en comparaison internationale.

Mais c’est évidemment la dématérialisation du livre par le passage au numérique qui a constitué le bouleversement majeur. Cette révolution remet foncièrement en cause les métiers de l’édition et chamboule leurs modèles économiques et professionnels, sans qu’il soit possible aujourd’hui d’en évaluer la portée à moyen terme.

Un seul exemple: le Fonds national de la recherche scientifique, depuis trois ans, a choisi de conditionner l’octroi de ses subventions à la mise en open access, deux ans après leur parution, des publications qu’il soutient. Les effets de cette décision pourraient, à terme, se révéler lourds de conséquences si ce changement n’est pas accompagné. Et ce d’autant qu’il n’y a plus guère d’économies possibles pour l’éditeur qui veut maintenir un niveau élevé de qualité. Il n’empêche, les Éditions Antipodes sont entrées rapidement dans l’ère numérique et leurs responsables suivent de très près les évolutions techniques en ce domaine.

Il semble, aux dernières nouvelles, que le livre papier se maintient bien par rapport à sa version numérique. Aux USA, après des débuts en fanfare, la progression du livre numérique s’est fortement ralentie et, fin 2015, on a assisté à un renversement de tendance et à une baisse d’un tiers du marché (https://www.actualitte.com/article/monde-edition/usa-les-editeurs-vendent-10-d-ebooks-de-moins/60728) (de 30% à 20%). Dans le canton de Genève, selon l’enquête (http://ge.ch/culture/une-etude-sur-les-achats-de-livres-des-romandspubliee) réalisée pour le Service cantonal de la culture (avril 2016), s’agissant de l’édition non spécialisée, seules 26,4% des personnes interrogées lisent des livres numériques (dont 13,3% rarement).

Le livre dans la cité

Pour Claude Pahud et ses deux collègues, le livre s’inscrit dans la vie publique et citoyenne, où il a vocation à jouer un rôle culturel, et politique. Dans cette perspective les éditrices et éditeurs ont choisi de mettre sur pied des occasions de rencontre (https://www.facebook.com/pg/antipodes.ch/events/?ref=page_internal) autour d’ouvrages qu’ils publient. Mentionnons en particulier un Café des sciences sociales qui propose, trois à quatre fois par an, une rencontre des lectrices et des lecteurs avec deux ou trois auteurs maison autour d’une thématique commune à leurs publications. Une Association des amis d’Antipodes (http://www.antipodes.ch/amis-des-edtions-antipodes) a également été créée qui réunit des lecteurs intéressés à la vie de la maison d’édition et désireux de la soutenir.

Par ailleurs, le Cran littéraire (http://lecranlitteraire.net/), groupement d’éditeurs lausannois, organise régulièrement, au cinéma Bellevaux, des performances autour de certains des ouvrages publiés par leurs maisons.

Antipodes. Une maison d’édition dont le nom sonore suggère l’appel du large, de l’ailleurs ou de l’inconnu; et qui, au-delà du paradoxe apparent – le catalogue est bien ancré dans la réalité sociale – en exprime clairement l’exigence de liberté et de découverte.

Françoise Gavillet, Domaine public, No 2159, 21 mars 2017