Le spectacle de la Révolution

La culture visuelle des commémorations d’Octobre

Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin et Emilia Koustova (dir.)


2017, 301 pages, 29 €
36,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-135-3
Les pratiques commémoratives soviétiques, dont le traditionnel défilé sur la place Rouge, sont à l'origine d'une immense production d’images. Au-delà des images en tant qu’objets, cet ouvrage collectif et richement illustré en couleur, s’intéresse aux imaginaires souvent allégoriques suscités par cette culture visuelle.

Pendant plus de septante ans (de 1918 à 1990), l’acte fondateur du régime soviétique, “la Grande Révolution Socialiste d’Octobre”, se commémore et se donne à voir sous la forme d’un spectacle grandiose lors du 7 novembre, permettant au pouvoir soviétique de se mettre en scène.

D’abord organisées sous la forme d’une parade militaire et populaire, les commémorations d’Octobre sont à l’origine d’une immense production iconographique.

S’éloignant vite de l’iconoclasme révolutionnaire, les pratiques commémoratives varient les supports, allant des banderoles aux films en passant par les affiches, les photographies, les tableaux, la vaisselle de porcelaine, les cartes postales, les timbres, les médailles, les documentaires filmés, la musique ou encore les monuments.

Parfaitement maîtrisé en URSS, le spectacle de la Révolution s’exporte aussi. Dans les pays “frères”, mais encore dans les démocraties occidentales, l’image commémorative est reçue, réappropriée ou détournée, se pliant aux impératifs politiques et aux nécessités locales.

Dix-sept spécialistes de l’histoire de l’Union Soviétique et de culture visuelle décortiquent dans cet ouvrage illustré les aspects les plus connus, mais aussi ceux dont l’importance a longtemps été ignorée, d’un siècle de commémorations de la Révolution d’Octobre, en URSS comme ailleurs.

Ce livre inaugure une nouvelle collection intitulée "Univers visuels" donnant la part belle aux images, en proposant un choix d’illustrations riche et pertinent, accompagné de textes solides scientifiquement et accessibles. 

Chapitres

  • Introduction: La culture visuelle des fêtes
  • Manifestation, carnaval, défilé stalinien: naissance d'une chorégraphie festive (1918-1941) (Emilia Koustova)
  • Le Maréchal à cheval: mise en scène de la virilité bolchévique (1927-1941) (Magali Delaloye)
  • La mémoire monumentale: la conquête de l'espace urbain par la Révolution (Emilia Koustova)
  • La commémoration postale: timbres, cartes et enveloppes (Jean-François Fayet)
  • La Révolution sur toile: la naissance d’une mémoire picturale (1920-1930) (Cécile Pichon-Bonin)
  • Octobre s’affiche: production graphique occidentale (Romain Ducoulombier)
  • La Révolution recadrée: presse illustrée européenne (Gianni Haver)
  • La Révolution crève l’écran: Octobre dans le cinéma soviétique (Alexandre Sumpf)
  • "Le traditionnel défilé…": Octobre dans les ciné-journaux (Gianni Haver et Valérie Gorin)
  • Du centre à la marge: le documentaire dans les Républiques baltes (1947-1968) (Irinia Tcherneva)
  • Le son de la Révolution: le répertoire classique (Constance Frei)
  • La commémoration cathodique: la retransmission télévisuelle des fêtes aux États-Unis (Valérie Gorin)
  • Conclusion

 

 Focus

  • Célébrations (in)accessibles (Emilia Koustova)
  • Un Mandat pour les fêtes (RDA 1977) (Nicolas Offenstadt)
  • Les pièces de monnaie commémoratives (Jean-François Fayet)
  • Le Champ de Mars et la mémoire de la Révolution à Petrograd (Emilia Koustova)
  • La parade traverse le Rideau de Fer (Valérie Gorin et Gianni Haver)
  • Les timbres indochinois (Philippe Papin)
  • La révolution oblitérée: les tampons-postaux commémoratifs (Jean-François Fayet)
  • Du tableau à la carte postale (Matteo Bertelé)
  • La carte de membre du PCI (Gianni Haver)
  • Illustrierte Geschichte der russischen Revolution 1917 (Jean-François Fayet)
  • La tatchanka (Valérie Gorin et Gianni Haver)
  • Caviar et révolution (Valérie Gorin et Gianni Haver)
  • L’enfant-héros, une lacune de la mythologie révolutionnaire (Svetlana Maslinskaya)
  • Octobre dans les livres pour enfants (Marina Balina)
  • Tenues de fête (Larissa Zakharova)
  • Chocolats révolutionnaires (G. Roberts)

Jean-François Fayet est invité dans Forum, sur RTS1 (12.10.17). Ecouter l'émission

Gianni Haver est invité par Nicole Duparc dans Versus-penser, sur RTS2 (5.10.2017). Ecouter l'émission

Emilia Koustova est invitée dans l'émission Qui vive?, sur Europe 1 (1.10.2017). Ecouter l'émission

 

Dans Allez savoir!

En URSS la Révolution d’Octobre était partout, jusque sur des emballages de chocolat. Dans la rue, le métro, au cinéma, en peinture, en musique, à l’affiche, sur de petits timbres et dans les grandes parades, autant de manifestations d’une mythologie entretenue sur un territoire bientôt agrandi par la télévision. Dans un livre foisonnant d’images et de textes sobres et historiquement passionnants, Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin et Emilia Koustova ressuscitent le passé soviétique à la lumière des productions culturelles orchestrant au gré des époques"le spectacle de la Révolution". 
 
Nadine Richon, Allez savoir!, No 68, janvier 2018, p. 63. 

 

Quand l’actualité rattrape l’historien

2017, année du centenaire de la Révolution russe et d’exposition médiatique intense pour Jean-François Fayet. Notre spécialiste des mondes russe et soviétique a dû se démultiplier pour répondre aux sollicitations des journalistes. Une exposition médiatique jubilatoire, mais pas recherchée à tout prix.

Cette année, les médias vous ont invité à plus d’une dizaine de reprises, afin d’évoquer le centenaire de la Révolution russe. Est-ce que vous appréciez de vous trouver ainsi sous les feux de la rampe?

Dans le mesure où mes interventions dans l’espace public furent surtout textuelles, voire radiophoniques, à l’exception d’un documentaire diffusé sur la RTS2 un dimanche soir, je conserve un plaisant anonymat hors des milieux académiques, voire journalistiques.

Est-ce que cette notoriété soudaine peut vous être profitable en tant qu’historien, par exemple pour vendre votre ouvrage intitulé Le Spectacle de la révolution?

La crédibilité scientifique ne se construit pas au travers des médias, mais cela fait plaisir aux éditeurs, aux services de communication des universités, aux bailleurs de fonds de toute sorte, et facilite ainsi certaines de nos démarches; mais l’essentiel se joue ailleurs: projets antérieurs, comptes rendus scientifiques, expertises externes, réseau scientifique… Nous avions un bon sujet, les compétences, et bien sûr l’intuition qu’en plus d’être une recherche novatrice, elle bénéficierait d’un supplément d’attention médiatique en lien avec le centenaire.

Êtes-vous enclin à choisir des sujets de recherche en fonction de l’intérêt qu’ils pourront susciter auprès de médias généralistes?

Encore une fois, le temps de la recherche s’inscrit dans la longue durée (minimum trois à cinq ans) et il serait bien hasardeux de se lancer dans une recherche historique à partir de considérations médiatiques, toujours si fluctuantes, ou même de modes académiques. Qui aurait pu dire il, y a une quinzaine d’années, alors qu’elle ne suscitait plus guère d’intérêt, que la Russie redeviendrait un sujet porteur, dans les médias comme au sein du monde académique?

Est-ce que les journalistes et les historiens souffrent de "commémorite" aiguë? La Révolution russe est certes cruciale, mais on a l’impression que le moindre événement est motif à des nouvelles publications…

Les historiens ne sont pas les initiateurs, même s’ils sont parfois les complices, de ce que d’aucuns qualifient d’hystérie commémorative. J’aurais même tendance à considérer que les commémorations constituent un piège pour l’historien: piège des subventions plus faciles à obtenir (pour un colloque, une publication), cela pourrait nous rendre paresseux, dépendants; et piège de l’instrumentalisation politique, ce que les historiens dénomment les usages politiques du passé. Car les commémorations procèdent d’une volonté politique de mémoire. A l’occasion des fêtes commémoratives, le pouvoir, ou une communauté humaine, s’entoure de représentations collectives qui lui permettent de construire sa légitimité à travers le lien tissé entre le passé et le présent, à travers la création d’un réseau de références historiques mythifiées. C’est en partie pour échapper à ce piège, celui d’une histoire répondant à une demande politique, que nous avons décidé de renverser la perspective en étudiant non pas l’évènement lui-même (les révolutions de 1917), mais l’histoire des commémorations de l’évènement. Moments forts de la mise en scène du pouvoir, les pratiques commémoratives sont toujours pour l’historien un indicateur pertinent de la culture politique du régime qui les produit.
Mais les commémorations relèvent aussi de la catégorie du marronnier journalistique et, depuis la TV, du rituel médiatique par excellence. La surenchère commémorative (une brève recherche sur Google confirme cette tendance d’année en année) s’accompagne ainsi de la concurrence des victimes qui, depuis quelques décennies, ont pris le pas sur les grandes figures historiques ou artistiques, ainsi que les batailles, les traités de paix. Mais dans notre monde où une commémoration suit l’autre, car on prête à la commémoration un rôle moral, les retours de mémoire relatifs aux tragédies du siècle écoulé - guerres mondiales, révolutions, génocides - se mêlent ainsi allègrement à de pures opérations commerciales (pensons à Halloween) et l’histoire qui est de fait mobilisée par ces célébrations n’est pas toujours de même nature.

Peut-on désormais parler de la Révolution russe sans craindre de se voir étiqueter d’historien marxiste ou, au contraire, d’historien bourgeois?

C’est, me semble-t-il, l’une des bonnes nouvelles de ce centenaire. Au-delà de la distance temporelle avec l’événement fondateur, c’est le temps passé depuis l’effondrement du système communiste en Europe de l’Est qui a permis une approche largement désidéologisée de la révolution, loin du manichéisme du Cinquantenaire et même de l’historiographie exclusivement à charge des années 1990. Le siècle soviétique (1917-1991) appartient désormais au passé, entendu dans le sens d’une séquence close de l’histoire. Ce n’est plus une histoire en train de se faire, susceptible de peser sur les questions politiques actuelles. Ainsi, à défaut d’avoir été toujours avant-gardistes, la plupart des expositions historiques (Zurich, Paris, Saint-Pétersbourg…) consacrées à l’événement ont bien mis en valeur la complexité des troubles révolutionnaires qui traversèrent la Russie en 1917 et le lien avec la Grande Guerre. A ce titre, les révolutions russes ont retrouvé leur place au sein de notre histoire commune et de notre mémoire collective.

En tant qu’historien, que pouvez-vous dire sur la Révolution russe qui n’ait pas déjà été ressassé à l’envi?

Le scoop historique a beaucoup marqué la recherche historique sur l’Union soviétique des années 90, la raison en était l’ouverture presque quotidienne de nouveaux fonds d’archives, après des décennies de diète documentaire. Les temps ont changé. Mais si je vous disais que les révolutions russes s’inscrivent dans un continuum de crises allant de 1914 à 1921 et que cette histoire n’est que le versant oriental de ce que fut la Grande guerre à l’Ouest, n’est-ce pas trop ressassé? 

Quand le spécialiste débarque dans les médias généralistes

Dans les médias audio-visuels, les réponses doivent être très courtes. N’est-ce pas difficile de résumer des années de recherche en quelques minutes seulement?

Il existe, notamment grâce au service public et à la presse locale, quelques médias offrant des temps de parole adaptés à notre discipline. La radio bien sûr – Histoire vivante, Babylone…, parfois même Forum –, mais aussi la presse écrite. J’ai bénéficié à plusieurs reprises d’une pleine page (8 à 10’000 signes), cela permet d’appréhender la complexité des choses. Dans tous les cas, il ne saurait être question d’entrer dans la quotidienneté de la recherche historique, peu spectaculaire en tant que telle.

Comment procédez-vous pour vous adresser à un public non initié?

L’histoire, c’est d’abord raconter des histoires; je ne connais pas de public totalement rétif à cette démarche. Pour le reste, il s’agit d’expliquer aussi simplement que possible la complexité - c’est l’intérêt de l’histoire - de chaque événement ou phénomène. Et, si possible, de faire écho au présent.

En ce qui concerne la presse, se sent-on parfois trahi dans la retranscription de ses propos?

Je me suis libéré de ce type de problèmes en limitant les entretiens oraux à la radio. S’agissant de la presse écrite, je ne travaille qu’à partir de questions écrites auxquelles je réponds dans la même forme. Cela évite les malentendus, mais oblige les journalistes à préparer un peu le sujet au lieu de s’appuyer sur la célèbre "relance". En revanche, on demeure impuissant à l’égard des titres et autres exergues. Je me rappelle avoir passé une bonne heure à expliquer à mon interlocuteur qu’aucun historien n’accédait aux archives du FSB (ex-KGB) et de tomber le lendemain sur la une suivante : "Un historien suisse dans les archives du KGB"!

Les célébrations arrivent à leur terme. Etes-vous soulagé de voir le bout du tunnel?

Le plaisir de pouvoir réfléchir à de nouveaux sujets devrait me permettre de surmonter le baby blues commémoratif. Mais cela fut une belle expérience, en particulier s’agissant des expositions, un genre que j’avais peu pratiqué jusque-là.

Christian Doninelli, Alma & Georges, le magazine en ligne de l’Université de Fribourg19 décembre 2017 

 

Les célébrations d’Octobre, miroir de la société soviétique

[...] Un ouvrage collectif est consacré aux évolutions des festivités du 7 novembre au cours de l’histoire de l’URSS.

Expliquer comment la société soviétique a célébré sa révolution au cours des différentes périodes du XXe siècle, tel est l’objet de l’ouvrage collectif d’historiens sous l’égide de l’université de Fribourg (Suisse), coordonné par Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin et Emilia Koustova. Le Spectacle de la révolution traite donc de toute l’histoire de l’URSS, par le prisme du rapport des citoyens soviétiques avec cet acte fondateur.
Les premières célébrations, modestes et spontanées, empruntant au genre carnavalesque céderont la place à la solennité sous Staline. À partir de 1927, les célébrations sur la place Rouge donneront lieu davantage à une théâtralisation du rôle de l’armée, avec des troupes parfaitement alignées saluées par le maréchal Vorochilov, à cheval. Après guerre, les festivités perdent progressivement de leur dimension combattante.
L’anniversaire d’Octobre 17 ne renouera avec la mobilisation civique qu’à l’époque de Gorbatchev. Le 70e anniversaire, en 1987, est placé sous le signe de la perestroïka. Les célébrations d’Octobre sont des événements médiatiques abondamment photographiés, filmés puis, plus tard, diffusés par la télévision. On édite des cartes postales, de vœux, des timbres, des objets de porcelaine et autres produits estampillés Octobre 17. Les expositions anniversaires constituent des moments clés de la vie artistique, sur les plans à la fois matériel, idéologique et esthétique. Le paysage urbain qui se métamorphose et le culte des martyrs de la révolution contribuèrent à transformer la place Rouge en centre symbolique de la capitale et, très vite, de la Russie soviétique. Un chapitre est consacré aux affiches éditées par le PCF. Une large place est consacrée au cinéma, qui incarne la modernité, Alexandre Sumpf se concentre sur les mêmes œuvres de grands réalisateurs. Il présente un panorama du cinéma soviétique au fil des anniversaires et des évolutions politiques. Il est aussi question de création musicale, qui accompagne les festivités. Dès 1917, sur commande du gouvernement ou de leur plein gré, des compositeurs soviétiques, tels Roslavets, Miaskovski, Mossolov, Chostakovitch, Prokofiev – pour n’en citer que quelques-uns – élaborent de nombreux monuments musicaux destinés à être exécutés lors de concerts publics.

Jean-Paul Piérot, L'humanité. 26 octobre 2017