Deux enfants, c’est déjà pas mal

Famille et fécondité en Suisse (1955-1970)

Caroline Rusterholz


2017, 474 pages, 40 CHF, 32 €
40,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-122-3
Cet ouvrage se penche sur les transformations familiales en Suisse entre 1955 et 1970. Il éclaire de façon détaillée les aspirations familiales et professionnelles d’une génération précurseuse de nos sociétés contemporaines. Le bien-être matériel et émotionnel de l’enfant et des parents devient un élément déterminant, renforçant l’idée de l’enfant précieux.

Il suffit d’une vingtaine d’années pour que les sociétés occidentales passent du baby boom au baby bust. Le nombre d’enfants par famille augmente fortement dès la Seconde Guerre mondiale puis s’effondre à partir du milieu des années 1960 pour se stabiliser à une moyenne de 1,5 enfant au tournant des années 1970.

Quelles sont les raisons de cette transformation rapide et profonde de l’intimité familiale?

Cet ouvrage cherche à éclairer cette révolution silencieuse au travers du cas de la Suisse romande pour les années 1955-1970. Il donne la parole à une cinquantaine d’indi­vidus devenus parents dans les villes de Lausanne et de Fribourg durant les années 1960. Accès à la contraception, discours médiatiques, religieux et politiques sur la famille et l’éducation: les deux villes offrent alors un environ­nement bien différents aux jeunes parents. Ce contraste met en lumière l’importance du contexte social et institu­tion­nel sur les choix intimes.

Combinant sources institutionnelles, médiatiques et expériences individuelles, cet ouvrage éclaire les aspirations familiales et professionnelles d’une génération précurseuse de nos sociétés contemporaines. Le bien-être matériel et émotionnel de l’enfant et des parents devient un élément déterminant, renforçant l’idée de l’enfant précieux.

Introduction

Partie 1. Théories et méthodes 

1. Débat théorique sur les transitions démographiques    

  • Le projet de Princeton: apports et limites    
  • Les modèles "économiques" du déclin de la fécondité    
  • L’intégration du genre dans les études sur la transition démographique    
  • Genre et comportements procréateurs    
  • La deuxième transition démographique, réalité ou fiction?    
  • En conclusion    
  • Notes du chapitre 1   

2. Le modèle d’analyse    

  • Une méthodologie adaptée: entre sources écrites et sources orales
  • Terrain d’enquête    
  • Notes du chapitre 2    

Partie 2. Le contexte historique    

3. Natalité et fécondité: du baby-boom au baby bust    

  • Les indicateurs démographiques    
  • Le déclin de la fécondité dans les années 1950   
  • Notes du chapitre 3   

4. Enfants et contraception: quel est l’impact du contexte socio-économique?    

  • Evolution économique et marché de l’emploi: vers la société de consommation   
  • Migration intérieure et internationale   
  • Le contexte politico-religieux des villes de Lausanne et Fribourg    
  • Notes du chapitre 4    

Partie 3. Les coûts des enfants: entre contraintes matérielles et sociales   

5.  Généralisation du modèle bourgeois    

  • Le rôle des politiques publiques    
  • Transformation des structures familiales   
  • Les mutations de l’environnement de l’enfant    
  • Notes du chapitre 5   

6. Coûts des enfants et politiques publiques  

  • Les politiques implicites incitant au recul de la fécondité: la scolarisation post-primaire   
  • Les politiques explicites de soutien aux familles et leurs ambivalences   
  • En conclusion    
  • Notes du chapitre 6   

7. La presse locale et les revues religieuses comme diffuseurs de normes 

  • Modèles sexués de parentalité    
  • La presse locale    
  • Dans les médias religieux    
  • En conclusion
  • Notes du chapitre 7    

Partie 4. Les enfants: des coûts et des bénéfices   

  • Notes de la partie 4  

8. Le désir d’enfants: entre bénéfices sociaux et affectifs    

  • L’enfant comme l’aboutissement obligé du mariage  
  • L’enfant: une réalisation personnelle    
  • Notes du chapitre 8

9. Des raisons d’espacer ou de limiter les naissances    

  • L’investissement dans la qualité et le bien-être des enfants   
  • Améliorer le bien-être familial au-delà de l’investissement dans l’enfant   
  • Coûts sociaux : la norme des deux enfants    
  • L’investissement réel dans la "qualité" des enfants   
  • Notes du chapitre 9    

10. Modèles de parentalité    

  • Le modèle traditionnel de la mère au foyer quand les enfants sont en bas âge 
  • De la tradition à l’émancipation: le travail salarié des mères    
  • Tensions dans le modèle du père pourvoyeur chef de famille   
  • Vers des pères plus investis 
  • En conclusion  
  • Notes du chapitre 10    

Partie 5. Les coûts de la contraception entre contraintes d’accès et contraintes morales   

11. Limiter les naissances: quelle méthode choisir?     

  • Les méthodes naturelles    
  • Les méthodes de contraception mécaniques et chimiques    
  • L’avortement    
  • Notes du chapitre 11   

12. Réguler la limitation des naissances par des contraintes institutionnelles

  • Éducation sexuelle et consultation conjugale: un terreau favorable à l’information sur la contraception    
  • La législation sur l’avortement et son application: l’émergence d’un malaise   
  • Structures vaudoises et blocages fribourgeois  
  • Notes du chapitre 12  

13. Le nouveau rôle des médecins et des gynécologues    

  • Le médecin comme producteur de savoir   
  • Le médecin comme défenseur d’une morale    
  • Le médecin comme diffuseur d’informations auprès du public    
  • Le médecin comme facilitateur d’accès aux moyens contraceptifs    
  • En conclusion    
  • Notes du chapitre 13    

14. Les mutations des années 1960: entre contraintes morales et enjeux symboliques   

  • Le discours du Vatican et ses timides ouvertures    
  • La position des évêques suisses face au contrôle des naissances (1955-1970)    
  • Les milieux catholiques fribourgeois et lausannois entre 1955 et 1970   
  • La tolérance des Églises protestantes  
  • En conclusion    
  • Notes du chapitre 14    

15. Discours politiques et légitimité du contrôle des naissances    

  • Vaud: un débat ouvert au public    
  • L’analyse du débat politique: de l’accès à l’information aux méthodes de contraception    
  • L’absence de débats publics sur le contrôle des naissances à Fribourg   
  • En conclusion   
  • Notes du chapitre 15    

16. Le débat grand public: information et légitimation    

  • Des conférences publiques à Lausanne et à Fribourg    
  • Un traitement différencié dans la presse cantonale    
  • Un débat présent dans les émissions radiophoniques    
  • En conclusion   
  • Notes du chapitre 16    

Partie 6. Du côté des témoins, la baisse des coûts de la contraception    

  • Notes de la partie 6    

17. Un recul des entraves morales    

  • La socialisation religieuse    
  • Les normes religieuses catholiques: entre distanciation et absolution    
  • La tolérance des Églises protestantes   
  • Notes du chapitre 17    

18. Des informations lacunaires et une responsabilité partagée des méthodes de contraception?    

  • Accès à l’information difficile?    
  • Qui porte la responsabilité du contrôle des naissances, la femme ou le couple?  
  • Notes du chapitre 18    

19. Le refus de la notion de rationalisation  

  • L’incapacité à la planification: les accidents de contraception  
  • Espacer plutôt que planifier   
  • Les résistances morales face à la planification   
  • Fatalisme et heureux hasard   
  • Notes du chapitre 19    

20. Le choix des méthodes de contraception    

  • Les méthodes naturelles de limitation des naissances    
  • Les motivations à limiter la taille de la famille   
  • Tabous sociaux    
  • L’avortement: une pratique peu répandue ou peu mentionnée?    
  • En conclusion    
  • Notes du chapitre 20    

Conclusion    

Annexe

  • Caractéristiques des interviewé·e·s de Fribourg    
  • Caractéristiques des interviewé·e·s de Lausanne    

Bibliographie  

Faire parler la " Révolution silencieuse ". Le baby bust avant la pilule

Le déclin de la fécondité est un processus inexorable lié à la sécularisation, à la diffusion d’idéaux individualistes, à l’industrialisation et à l’amélioration des conditions de vie dans les sociétés occidentales. Mais que sait-on exactement des motivations des couples à limiter la taille de la famille? Dans une première partie méthodologique soigneusement argumentée, Caroline Rusterholz montre que les approches socio-économiques, culturalistes (Ph. Ariès) et macro (par agrégation de données statistiques) qui jalonnent l’historiographie ont échoué à offrir des réponses satisfaisantes. Certaines conclusions appelaient à être vérifiées (par exemple, l’idée que les comportements reproductifs relèveraient de décisions rationnelles et concertées), des angles aveugles à être considérés. Ainsi, la vaste enquête menée en Suisse en 1994 avait identifié la conciliation famille-travail comme un facteur prépondérant dans la baisse de la fécondité. Elle faisait toutefois abstraction des comportements datant d’avant la généralisation de la pilule. Or c’est précisément à cette époque charnière mais mal documentée, allant des années 1950 à 1970, que s’attaque l’auteure. Une "révolution silencieuse" se joue alors au sein des couples, dans leur sphère privée où se ménagent les écarts entre normes sociales et religieuses d’une part, et pratiques reproductives d’autre part.

Suivant un modèle qui a déjà fait ses preuves dans l’étude pionnière d’Anne-Françoise Praz (sa directrice de thèse)1, l’auteure compare Fribourg la catholique à Lausanne la protestante afin de tester le facteur confessionnel dans l’équation. L’étude se déploie sur trois principaux axes d’analyse portant respectivement sur les contraintes socio-économiques, sur les discours politiques, médiatiques, scolaires, religieux et médicaux qui fixent les normes de bonne parentalité et de bonne sexualité, et enfin sur les témoins. Il s’agissait d’évaluer l’impact des deux premiers axes sur un échantillon de 48 personnes issues des classes moyennes et populaires, réparties entre les deux villes, les deux sexes, les confessions et les origines (urbaines, campagnardes et étrangères).

Il faut d’emblée souligner l’intérêt de l’enquête orale, qui constitue un défi pour une jeune historienne appelée à questionner sur un sujet sensible des témoins âgés de 66 à 91 ans au moment des entretiens. En dépit de l’évolution des mentalités, une gêne souvent palpable se manifeste à travers des soupirs et des euphémismes pour évoquer les méthodes contraceptives. " Vous posez de ces questions ! Mais ma chère. Oh la la la. Puis vous allez avoir un vieux grigou qui va scruter vos réponses! Avec beaucoup d’intérêt et un coin de salive." Les réactions insurgées comme celle d’Anne-Sophie (née en 1929) sont toutefois rares, et l’auteure parvient toujours à en tirer des enseignements. Par exemple, sur les persistances de la "norme du silence" intériorisée pendant l’enfance, et sur l’ignorance des jeunes femmes, érigée en vertu. Avant le mariage, les informations étaient au mieux lacunaires, glanées auprès des amies ou, pour les plus téméraires, en librairie. Dans l’échantillon, seules 15 femmes sur 35 affirment avoir eu "des renseignements" avant de se marier sur la manière d’avoir des enfants, plus rarement sur la manière de ne pas en avoir. Les hommes sont un peu mieux lotis, quoique la pudeur dans l’échange horizontal d’informations semble être la règle plutôt que l’exception.

Après le mariage, la tendance s’inverse. Les femmes prennent davantage d’initiatives, en raison d’un intérêt plus immédiat à espacer ou stopper les naissances. Lausannoises et Fribourgeoises ne sont pas logées à la même enseigne. Les premières sont toutes renseignées sur les différentes méthodes par les gynécologues qui, contrairement à leurs confrères catholiques, ne rechignent pas à prescrire la pilule une fois commercialisée. Les secondes sont gratifiées de conseils cryptiques de médecins conservateurs. Les injonctions à la "responsabilité" et à la "restriction des plaisirs" des Dr Nordmann et de Buman correspondent en tous points à la doctrine catholique. Leur impact, conjugué à celui de la famille, s’avère en revanche plus fort que celles de directeurs de conscience. Le refus de proposer des alternatives au coït interrompu et à la méthode Ogino (la "roulette du Vatican"!) a des conséquences directes sur certaines patientes, qui tombent enceintes pour la troisième ou quatrième fois au détriment de leur santé.

L’impact des confesseurs, par comparaison, semble moindre. L’étude constate la rareté des prêtres inquisiteurs qui refusent l’absolution ou enjoignent à faire plus d’enfants. Elle confirme l’élargissement d’un "fossé entre [discours religieux] et réalité sociale"2 déjà observé pour la période de l’entre-deux-guerres. Ce n’est donc pas en relativisant l’influence de la religion sur les comportements reproducteurs que l’enquête est la plus innovante. Mais elle a le mérite de donner à comprendre le sentiment de culpabilité qui terrassait certaines catholiques en particulier, et d’identifier les diktats comme facteur d’éloignement de l’Église. Ses principaux acquis résident dans la nuance ou la révision de certains présupposés. Elle met ainsi en lumière la valorisation chez les témoins d’un certain hasard dans la venue des enfants et leur refus presque généralisé de toute planification trop stricte. Elle démontre enfin que la motivation principale à réduire la taille de la famille en milieu urbain entre 1955 et 1970 n’est pas l’émancipation féminine par le retour au travail, mais l’investissement dans le confort de la famille, la formation des enfants et la qualité du temps passé avec eux.

Stéphanie Roulin, Annales fribourgeoises, vol. 79, 2017, pp. 145-147.

1. Praz Anne-Françoise, De l’enfant utile à l’enfant précieux. Filles et garçons dans les cantons de Vaud et de Fribourg (1860-1930), Lausanne, Antipodes, 2005, 652 p.

2. Idem, p. 411.

 

Dans la revue en ligne Lectures/Liens Socio

Dans cet ouvrage tiré de sa thèse en histoire démographique, Caroline Rusterholz – chercheure associée à l’université de Birkbeck à Londres – s’attache à expliquer les mécanismes ayant contribué à la baisse de la fécondité maritale ainsi qu’à l’uniformisation des comportements reproducteurs en Suisse romande de 1955 à 1970. L’auteure soutient que c’est à la hausse du coût des enfants ainsi qu’à l’abaissement simultané des contraintes entourant l’usage et l’accès aux moyens de contraception que l’on doit ce changement. Lire la suite

Amélie Corbel, Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2017, mis en ligne le 13 novembre 2017, URL: https://lectures.revues.org/23775.

 

La chute des naissances: deux enfants, c'est assez!

Une historienne s’est penchée sur la baisse de natalité à la fin des années soixante.

"Deux enfants, c’est déjà pas mal." Cette expression résume la révolution que les familles suisses ont connue dans les années soixante et septante. Notre société traverse alors un baby-boom puis un effondrement de la natalité (baby bust). En 1964, le taux de fécondité connaît un sommet, avec 2,67 enfants par femme. En 1976, il est passé à 1,55 – un chiffre resté stable depuis. En parallèle, ce taux s’uniformise entre les régions rurales et urbaines et entre les classes sociales.
Que se passe-t-il? Dans le cadre de son doctorat, l’historienne Caroline Rusterholz s’est penchée sur deux villes, Lausanne la protestante et Fribourg la catholique. Elle y a analysé les discours publics des années 1955 à 1970 ainsi que les articles de la presse locale portant sur la famille et le contrôle des naissances. Elle a aussi plongé jusque dans l’intimité des foyers en interviewant 48 parents de l’époque. La chercheuse, qui en a tiré un livre, répond à nos questions.

Comment expliquer cette baisse de la natalité?


Une première baisse s’est produite entre 1870 et 1940. L’explication est que les parents ont commencé à s’investir davantage pour leur progéniture, c’est-à-dire à favoriser leur accès à l’éducation. La scolarité est devenue obligatoire, les élèves ne pouvaient plus travailler à la ferme: c’est l’arrivée de l’enfant-roi. Comme l’a expliqué l’historienne Anne-Françoise Praz, on passe de l’enfant utile à l’enfant précieux.
On a souvent dit que la deuxième diminution, celle des années soixante, était due au fait que les parents s’investissaient davantage dans leur réalisation personnelle. Mes recherches nuancent cette deuxième affirmation. En fait, il y a une continuité dans le modèle de l’enfant roi.

C’est-à-dire?


Dans les années soixante, il y a la volonté d’agir dans l’intérêt de l’enfant, de le suivre au quotidien, de lui offrir une bonne éducation avec une formation prolongée et des loisirs. La question est autant matérielle qu’émotionnelle. D’un côté, les parents se réalisent à travers leurs enfants. De l’autre, il faut, par exemple, des moyens financiers pour leur offrir des loisirs ou une chambre individuelle, surtout en ville.

L’accès à la contraception s’est également généralisé.


Dès 1956, l’Eglise protestante vaudoise considère que toutes les méthodes de contraception sont morales, à l’exception de l’avortement. Dans la foulée, une consultation de contraception est ouverte à la maternité de Lausanne en 1959 et le planning familial apparaît en 1967. La question fait aussi l’objet de débats dans les journaux vaudois et la pilule est vue comme une façon d’éviter les avortements illégaux.
A Fribourg, le catholicisme a l’influence inverse. Le journal local n’évoque pas la question, sauf pour condamner les débats vaudois. Le centre de consultations familiales n’est ouvert qu’en 1974. Avant cette date, les Fribourgeoises ne peuvent s’informer qu’auprès de leur gynécologue. Or, beaucoup de médecins partagent la conception catholique et sont réticents à prescrire la pilule.

Et les femmes, que veulent-elles?


Au départ, elles sont elles-mêmes réticentes face à la pilule. Elles ont peur de prendre un médicament et considèrent que cette contraception remet en cause le côté naturel de la sexualité. Dans un premier temps, les couples résistent à l’idée de planifier les naissances: ils cherchent davantage à les espacer. Mais la nécessité de recourir à la pilule s’imposera chez les femmes nées après 1935, les méthodes naturelles de contraception n’étant pas fiables.

Malgré les barrières, la natalité baisse durant cette période à Fribourg. Comment l’expliquez-vous?


Il faut noter qu’à Fribourg dans les années 1960, la taille d’une famille idéale est de deux ou trois enfants. A Lausanne, c’est plutôt deux. Mais même si le rythme varie, la natalité diminue de 41% dans ces deux villes entre 1965 et 1975 et les motivations sont les mêmes. A Fribourg, les nouveaux comportements tranchent avec un certain immobilisme des institutions. Les femmes doivent développer des stratégies, en cherchant des informations dans un domaine qu’elles connaissent mal, la contraception, ou un médecin prêt à prescrire la pilule. Il y a aussi, à l’époque, une prise de distance face à l’Eglise. Par exemple, sur les vingt-quatre Fribourgeois que j’ai interviewés, seuls quatre se confessaient.

Ce mouvement coïncide-t-il avec l’émancipation féminine?


Ces femmes se conforment plutôt au modèle traditionnel de la mère au foyer. Si elles s’intéressent à la contraception, c’est pour mieux s’occuper de leurs enfants. Et si elles retournent par la suite sur le marché de l’emploi, elles le justifient davantage par la nécessité d’avoir un revenu supplémentaire à investir dans le bien-être familial que par envie de travailler et de se réaliser. Cette époque est celle de la théorie de l’attachement, qui vient des pays anglo-saxons. Celle-ci dit que l’enfant a besoin de sa maman durant les cinq premières années de sa vie, que ce lien est nécessaire à son bon développement. Elle permet d’assigner la femme à la maison.

Il n’y a donc pas de revendication féministe?


Ce que ces femmes vivent leur paraît normal et je ne pense pas qu’elles se sentent oppressées. En même temps, elles sont mieux formées, travaillent jusqu’à l’arrivée de leur premier enfant et reprennent leur activité professionnelle par la suite pour relever le bien-être familial. Ce modèle sera important pour la génération suivante.
Toujours pour être de bonnes mères disponibles, elles prennent en charge le contrôle des naissances – un domaine qui était jusqu’alors réservé aux hommes. Elles sont ainsi les précurseurs du mouvement d’émancipation. Dans les années septante, leurs filles s’intéresseront à leur tour à la contraception, mais pour prôner la libération sexuelle. C’est le paradoxe: en adhérant au modèle traditionnel, elles ont permis ce passage.

Et les pères?


Ils s’investissent de plus en plus dans la famille. Ils restent ceux qui ramènent l’argent du ménage, mais passent davantage de temps avec leurs enfants et offrent des cadeaux. On s’éloigne de la vieille image du patriarche qui donne des ordres. Des femmes m’ont aussi dit qu’elles s’étaient battues pour que leur mari ne soit pas autoritaire comme leur père l’avait été.

En 2015, le taux de fécondité était de 1,54 enfant par femme. Depuis le milieu des années septante, il n’y a donc plus eu de changement?


Les contraintes financières et sociales restent les mêmes pour les familles. Il y a aujourd’hui une contradiction entre un modèle basé sur l’égalité des sexes et la réalité. Dans les faits, les femmes continuent à s’occuper davantage des enfants. Les hommes qui travaillent à 80% ou moins sont une minorité. Et puis, la garde des enfants reste une question privée… Finalement, notre société n’a pas beaucoup évolué ces trente dernières années.

Propos recueillis par Caroline Zuercher, 24 Heures, 7 mars 2017

 

Nicole Duparc reçoit Caroline Rusterholz dans l’émission Versus/Penser (Espace 2, 28 février 2017). Ecouter l’émission