Devenirs policiers

Une socialisation professionnelle en contrastes

David Pichonnaz


2017, 248 pages, 29 CHF, 23 €
29,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-108-7
La profession policière cristallise des débats fondamentaux à propos de la vie en démocratie: quelle place donner à l’usage de la contrainte dans la régulation des rapports sociaux? Sommes-nous toutes et tous égaux devant la mise en application de la loi? Les membres de la force publique doivent dès lors faire face à des dilemmes complexes, découlant de l’opposition entre leurs missions de service social et leur rôle de "bras armé de l’État". Il n’est donc pas étonnant qu’ils donnent des réponses variées aux choix se présentant à eux dans leur travail quotidien. C’est sur ces contrastes que ce livre se penche.

La profession policière cristallise des débats fondamentaux à propos de la vie en démocratie: quelle place donner à l’usage de la contrainte dans la régulation des rapports sociaux? Sommes-nous toutes et tous égaux devant la mise en application de la loi? Les membres de la force publique doivent dès lors faire face à des dilemmes complexes, découlant de l’opposition entre leurs missions de service social et leur rôle de "bras armé de l’État". Il n’est donc pas étonnant qu’ils donnent des réponses variées aux choix se présentant à eux dans leur travail quotidien. C’est sur ces contrastes que ce livre se penche.

L’étude indique que la profession policière est traversée de débats et de tensions à propos de la meilleure manière de pratiquer le métier, qui s’expriment par des contradictions dans la formation délivrée aux nouvelles recrues. Les conceptions du métier de ces dernières, même après quelques années de pratique, sont d’ailleurs fortement variées. Les jeunes policières et policiers réagissent de manière contrastée à leur formation et leurs premières années de pratique, en fonction leurs parcours antérieurs, en particulier leurs trajectoires sociales et leur socialisation de genre.

Dans le monde policier, les manières traditionnelles de l’exercer se trouvent mises en question par des policiers que l’on peut qualifier de "réformateurs". Ils ont pour projet de changer la police, se servant de la formation comme outil de réforme. Ces acteurs défendent une vision large des objectifs et compétences des policières et des policiers, rapprochant la profession de la figure du "régulateur social", davantage que du "justicier". Dans leur perspective, la police ne doit pas uniquement se concentrer sur l’usage de la coercition et de la contrainte. Ils promeuvent au contraire des compétences alternatives relevant de la persuasion, la négociation ou la médiation, ainsi qu’un rapport de proximité avec la population. Certains défendent auprès des nouvelles recrues une attitude de résistance vis-à-vis de leurs supérieurs directs.

Grâce à des séjours répétés effectués au sein d’une école de police, l’auteur montre que les efforts des réformateurs pour enseigner des modèles policiers renouvelés se trouvent face à de nombreux obstacles. D’abord, la présence d’autres formateurs enseignant des modèles professionnels largement plus traditionnalistes. En outre, la place centrale accordée à la violence dans les exercices pratiques contribue à diffuser, auprès des recrues policières, une image des citoyennes et des citoyens comme étant hostiles et menaçants. Les compétences "relationnelles", qui soutiennent le projet réformateur, sont en outre délégitimées par différentes caractéristiques du dispositif de formation, telle que le rôle central joué par les unités d’intervention spéciales dans l’enseignement ou l’ambiguïté des prescriptions relatives à l’usage de la force qui sont enseignées.

Enfin, l’ouvrage s’intéresse de manière approfondie aux recrues, que le chercheur a suivies lors de leur formation puis dans leurs premières années de pratique. L’étude établit que les parcours antérieurs à l’entrée dans la profession façonnent largement la manière dont elles se saisissent des modèles contradictoires auxquels elles sont confrontées. L’analyse de leurs parcours individuels, mis en lien avec leurs rapports au métier, permet en effet d’explorer l’impact prépondérant qu’exerce leur passé sur leurs manières contrastées de devenir policières et policiers. Les déconvenues et pertes de statut expérimentées antérieurement constituent en particulier un terrain propice au développement d’une pratique du métier centrée sur la coercition, d’un sentiment de distance vis-à-vis de la population et d’une vision négative de la société. Par ailleurs, les policiers hommes adhérant le plus aux définitions viriles de leur masculinité manifestent une plus grande attraction pour la détection des infractions et pour l’usage de la contrainte physique, ainsi qu’une préférence pour les alternatives coercitives.

L’ouvrage étudie donc les constructions différenciées de l’habitus professionnel des jeunes policières et policiers. Il s’intéresse à la manière dont des dispositions sociales acquises avant l’entrée dans le métier contribuent à expliquer l’adhésion des nouvelles recrues, ou au contraire leurs résistances, à la doxa policière. Il s’agit ainsi de montrer que le processus de socialisation professionnelle façonne les individus de manière différenciée selon leurs trajectoires antérieures.

David Pichonnaz est docteur en sociologie. Spécialisé dans l’étude des métiers relationnels, il est chercheur à la Haute école de santé Vaud et chargé de cours à l’Université de Lausanne. 

Introduction

  • Prolonger les travaux sur la socialisation policière
    - Le paradigme de la "culture policière" et ses défauts
    - Approcher la socialisation par l’habitus: éviter les pièges de la "culture"
    - L’habitus antérieur: des dispositions sociales "importées dans la police
  • La doxa professionnelle: un concept complémentaire à celui d’habitus
    - La définition légale de la police
    - Le community policing: une hétérodoxie radicale
  • Comment appréhender sociologiquement l’objet "police"?
  • Un groupe professionnel comme les autres?
    - Le débat autour de la centralité de la violence
    - La police, un sous-champ au sein du champ administratif
  • Données d’enquête
  • Structure de l’ouvrage

Comment travaille le "bon" ou la "bonne" policière?

  • La remise en cause du coeur de la doxa professionnelle
    - Un métier "relationnel"?
    - Hiérarchiser les tâches et les moyens d’action
  • "Méchants" ou "zigotos"? L’enjeu du rapport à l’autre
  • Conformisme et capacité de discernement: l’enjeu de l’autonomie réflexive
  • Pessimisme social et rapports aux migrations: l’enjeu de la vision du monde
  • Conclusion

La formation comme outil de réforme? Les obstacles de la violence et de la militarité

  • La nouvelle formation policière: un modèle atypique et hybride
    - Une formation atypique
    - Des savoirs importés pour changer la police: les matières "réformatrices"
  • La mise à la marge des matières réformatrices
    - Un plan d’études dominé par les matières traditionnelles
    - La force symbolique des spécialistes de la violence
  • La violence au coeur de la formation
    - La méfiance, effet indésirable de la violence
    - Des corps intouchables?
  • L’encadrement officiel de la force policière: des prescriptions ambiguës
    - La "parole" comme "arme": un concept ambigu
    - S’imposer sans agresser: un impensé de la formation
    - Enseigner la transgression des prescriptions officielles?
  • Discipline et esprit de corps: la militarité de la formation policière
    - Les contradictions entre discipline et non-conformisme
    - L’esprit de corps et le culte du secret: une association impensée
  • Conclusion

Combattre les "méchants"? Trajectoires sociales et investissement politico-moral dans le métier

  • Le prestige d’un métier singulier et de la "lutte contre la délinquance"
    - Un rapport à l’autre fondé sur une distinction sociale et morale    
    - "Nous" contre les "délinquants"
    - "Faire la morale" pour répondre au "laxisme judiciaire"
    - Résister aux prescriptions scolaires pour appartenir au groupe    
  • Parler "d’égal à égal avec les justiciables: une réussite sociale fondée sur du capital scolaire ou social
    - Une ascension sociale antérieure: le rôle du capital scolaire
    - Une ascension sociale antérieure: le rôle du capital social
  • Conclusion

Goût pour le pouvoir et rapport à la violence. Le poids de la socialisation de genre

  • Masculinité virile et orthodoxie policière: le goût du pouvoir
  • Socialisation féminine et masculinité moins virile: la relation au centre?
  • Violence et agressivité: deux caractéristiques masculines
  • Masculinité virile et habitus hétérodoxe: des aspirations atypiques
  • Conclusion

Devenir pessimiste, raciste et autoritariste? L'impact du métier sur les visions du monde des recrues

  • Un ordre social menacé?
  • Les ressorts du pessimisme policier
  • Qui menace l’ordre social?
  • La racialisation des comportements délinquants
    - Police et migrant·e·s: entre soupçon professionnel et rejet sociétal
    - Le "profilage racial" comme une évidence
    - Des recrues racistes?
  • Comment rétablir l’ordre?
  • Rapports différenciés aux solutions répressives
    - "Justice laxiste" et insatisfactions professionnelles
    - Se préoccuper ou non de "ce qui se passe après"
  • Conclusion

Emission "Quinze minutes" sur la RTS 1, 13 mai 2017, sur les deux écoles de police romandes, avec David Pichonnaz à la minute 11:20. Ecouter: ICI

David Pichonnaz est invité par Nicole Duparc dans l'émission Versus-Penser, RTS 2, 10 mai 2017. Ecouter: ICI