Édouard Claparède (1873-1940)

À quoi sert l'éducation?

Martine Ruchat


2015, 392 pages, 29 €
37,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-104-9
Fondateur de l'Institut J.-J. Rousseau à Genève, Edouard Claparède est surtout un des grands psychologues modernes qui a mis en mouvement la connaissance de l'individu et des groupes grâce notamment à l'expérimentation et l'épistémologie humaine et animale. Rédigée à partir de sa vaste correspondance, cette première biographie de Claparède offrira à un large public une façon de connaître non seulement une personnalité, une pensée, une méthode, mais amènera, plus largement, à réfléchir sur la fonction de l'éducation dans les sociétés.

Selon le médecin et psychologue Édouard Claparède (1873-1940), l’école n’aurait fait aucun progrès depuis Jean-Jacques Rousseau!

Rédigée en grande partie grâce à une correspondance entretenue avec nombre de ses contemporains et à une riche iconographie, cet ouvrage est la première biographie d’Édouard Claparède, l’un des fondateurs de la psychologie moderne et des sciences de l’éducation.

Ce livre veut approcher de manière sensible la personnalité complexe de Claparède et sa vie de non-conformiste. Il s’est battu contre le dogmatisme réactionnaire, la bureaucratie, l’éducation corrective et policière, ainsi que l’apprentissage par coeur. Il démontra le lien fort qu’entretient l’éducation avec la philosophie et avec la politique, visant constamment la vérité, par l’expérimentation et une connaissance pratique des choses.

À quoi ça sert? Cette question, Claparède l'a posée tout au long de sa vie. Pour lui, l’éducation est utile pour contribuer à un monde plus égalitaire, plus juste et pacifiste. Mais c’est aussi à la réalisation d’une idée qu’il travaillera: "L’école sur mesure", tenant compte des besoins individuels des enfants "anormaux" jusqu’à ceux des enfants "surdoués". Il supprime ainsi ce "monstre" qu’est l’élève moyen. Avec cette question: "À quoi sert l’éducation?", c’est à un "art de bien penser" que Claparède nous invite, mêlant science, morale et politique.

  • Remerciements
  • À quoi ça sert?
  • 1940. Funérailles d’un esprit
  • 1873-1892. Des racines et des rêves
  • 1892-1893. Concilier étude et plaisir
  • 1893-1894. Entre passion et vérité
  • 1895-1896. Entrer en politique par la morale
  • 1896-1897. "Le bonnet de docteur, la femme ensuite"
  • 1898-1901. Agir contre l’opinion publique pour plus de vérité
  • 1902-1903. La pédagogie, une science nourrie par la médecine
  • 1904-1905. Faire vivre la psychologie et y prendre sa place
  • 1906-1907. La solitude du pionnier de la psycho-pédagogique
  • 1908-1910. Construire une pédagogie fonctionnelle
  • 1910. S’engager avant tout pour la vérité
  • 1911. Un temple de la connaissance de l’enfance
  • 1912. Fonder la pédagogie sur la psychologie et la biologie
  • 1912-1913. Travaillons ensemble et sans bluff
  • 1914-1918. Vivre à Genève en temps de guerre
  • 1919-1925. Penser, c’est agir
  • 1926-1928. Un monde à la mesure de l’amitié
  • 1929. Une succursale de l’Institut Rousseau au Caire
  • 1930. Ah, filer au Brésil!
  • 1931-1932. Être isolé à Genève
  • 1933-1935. Mourir d’écrire
  • 1936-1938. Politique et morale: la tactique avant tout
  • 1939-1940. La dernière excursion
  • Sources
  • Bibliographie
  • Index

Annexe en ligne: Lettres de condoléances reçues par Hélène Claparède Spir

Dans la Revue française de pédagogie

La biographie d’Édouard Claparède rédigée par Martine Ruchat se situe délibérément sur le registre de l’intime en prenant comme source première l’abondante correspondance retrouvée dans ses archives personnelles mais aussi reconstituée avec ténacité dans les fonds privés de ses principaux correspondants. Ce choix nous rappelle à quel point les événements de la vie privée d’un individu peuvent influer sur ses orientations professionnelles: le décès ou la maladie d’un proche, l’observation faite sur ses enfants, son propre état de santé ou ses humeurs vont orienter ses sujets d’étude et ses interrogations métaphysiques. Par ailleurs, il permet de montrer l’imbrication étroite entre vie privée et vie professionnelle chez certains intellectuels. Or cette imbrication se joue à double sens. La vie professionnelle déborde en effet largement sur la vie familiale: c’est ainsi qu’Édouard Claparède consacre une partie de sa fortune personnelle à l’institut d’éducation qu’il entend créer, qu’il ouvre les portes de son domicile, le Vieux Champel, à toutes sortes de réunions et poursuit ses innombrables comptes rendus, rédactions d’articles et correspondance chez lui, ses archives de travail envahissant peu à peu son espace intime. Mais, à l’inverse aussi, sa vie familiale et privée s’incruste dans sa vie professionnelle et lui en donne le ton. Les réunions avec ses étudiants et collègues prennent ainsi l’allure de folles escapades dans la nature avec une prédilection pour le camping sauvage et les couchers dans le foin, d’escalades en montagne, de dîners amicaux, de représentations théâtrales, voire d’affinités amoureuses; conciliant comme le dit le titre d’un des chapitres "Étude et plaisir". La femme de Claparède, Hélène Spir, puis son fils et sa fille sont mis à contribution dans ses projets (chacun y apportant ses propres lubies), ce qui souligne les liens étroits entre vie familiale et affaires professionnelles.

Ce travail permet par ailleurs de proposer une vision véritablement transnationale de la naissance des sciences de l’éducation et de l’Éducation nouvelle en Europe, non pas dans une histoire comparée qui mettrait en exergue l’apparition simultanée de courants pédagogiques similaires, mais en apportant des preuves de l’incroyable circulation des idées; une circulation qui passe par le contact concret entre des hommes et des femmes qui correspondent, puis se rencontrent dans des colloques, lient des d’amitiés fortes, s’invitent et se rendent visite dans un cadre à la fois professionnel et privé, les relations se faisant d’homme à homme, d’homme à femme, de famille à famille. Les lettres entremêlent des informations d’ordre scientifique et des nouvelles d’ordre privé sur la naissance d’un enfant ou la mort d’un proche, la santé d’untel ou d’untel... Édouard Claparède entretient ainsi un contact épistolaire intime avec Alfred Binet, Henri Piéron, Ovide Decroly, pour ne citer que les plus célèbres, et l’on comprend bien alors que la simultanéité des initiatives comme l’apparition parallèle de laboratoires de psychologie expérimentale, d’instituts pédagogiques ou de revues n’est pas le fruit du hasard ou d’un air du temps, mais bien d’une interaction négociée, souvent amicale, parfois légèrement concurrente entre hommes qui se connaissent et débattent de leurs idées.

Un peu comme dans la fresque proposée par Stefan Zweig dans Le monde d’hier, on ne peut qu’être frappé par l’intensité de ces échanges à l’intérieur d’une élite intellectuelle très polyglotte et imprégnée de paneuropéisme. Non seulement ils passent leur temps à voyager pour se rendre dans des congrès, colloques et autres rencontres qui se disent internationaux et sont en fait plutôt très européens, mais ils collectionnent des revues et ouvrages publiés dans ces différents pays, lisant avec aisance ou se faisant traduire des textes aussi bien en anglais, en allemand, en français qu’en italien ou en espagnol, tout en échangeant et en faisant des recensions d’autres écrits dans des langues moins accessibles comme le russe, le hongrois ou le polonais.

La description vertigineuse de ces innombrables rencontres et événements scientifiques permet alors de saisir à quel point les sciences de l’éducation à leur début, par leur éclectisme et leur aspect expérimental, méritent à la fois leur appellation de sciences et le pluriel qui y est accolé. Édouard Claparède est tout d’abord médecin et c’est la biologie qu’il convoque en premier lieu pour penser la pédagogie, comme en témoigne sa métaphore préférée pour expliquer son projet d’une école sur mesure : « Que dirait-on d’une école de grenouilles dans laquelle, lorsqu’un têtard met un peu plus de temps qu’il n’en faut pour pousser ses pattes, on lui ferait conjuguer dix fois : je n’ai plus de pattes, au lieu de rechercher pour quelles causes le développement s’effectue si lentement »… Claparède se veut aussi psychologue, mais se réclame d’une psychologie expérimentale de laboratoire mise en place simultanément par exemple à Paris chez Alfred Binet et à Genève chez Théodore Flournoy. Même si aujourd’hui ces deux laboratoires peuvent avoir l’allure d’antres de savants fous ou d’apprentis sorciers avec une machinerie fantasmagorique et parfois loufoque, c’est avec le plus grand sérieux et des appareillages idoines qui n’auraient rien à envier aux « sciences dures » qu’ils travaillent sur les sensations, le raisonnement, l’hypnotisme, les hallucinations, les images mentales, le magnétisme animal. Claparède est aussi philosophe comme le montrent ses relations étroites avec le français Xavier Léon et sa participation aux congrès et réunions de philosophie, sans doute stimulé par sa femme, fille d’African Spir dont elle est une fidèle disciple. Si l’on se réfère à l’intitulé des colloques et communications, il est aussi un peu neurologue, zoologue, pédologue, psychotechnicien, physicien, sociologue…

Claparède est enfin le père fondateur en 1912 de ce "temple de la connaissance de l’enfance" connu internationalement sous le nom d’Institut Jean-Jacques Rousseau à Genève, qui consacre aujourd’hui la Suisse comme étant le berceau des sciences de l’éducation et de leur reconnaissance officielle. Or, décryptée par Martine Ruchat, la correspondance plus que houleuse avec le Département de l’Instruction publique et les milieux enseignants offre un tout autre visage de cette légende dorée. Au démarrage, l’Institut fonctionne entièrement et avec difficulté sur des fonds privés et il faut attendre plus de quinze ans, 1928, pour que le Département de l’Instruction publique accepte de confier la formation théorique des maîtres d’école primaire et enfantine à l’Institut et pour que cet "institut libre" soit rattaché à la faculté des lettres de l’université de Genève. Cette relation extrêmement tendue avec les milieux pédagogiques officiels s’explique en partie par le radicalisme des propos tenus sur l’école publique par Édouard Claparède, dans la mouvance d’ailleurs des autres militants de l’Éducation nouvelle. Il ne s’agit pas de procéder à une réforme de l’école publique, mais il faudrait "tout raser pour reconstruire" et les mots ne sont pas trop durs pour décrire l’enseignement qui y est prodigué: "trop scolastique et centré sur la mémorisation", "régime scolaire barbare", "monarchie", "claustration scolaire", "dogmatisme réactionnaire", "bureaucratique", "éducation corrective et policière", pédagogie "embourbée dans un conservatisme le plus fermé aux idées nouvelles". Doit-on s’étonner alors des crispations du côté de l’administration de l’Instruction publique et des réactions tout aussi virulentes des milieux enseignants qui en réponse vont attaquer ces théoriciens en les traitant de "pédagogues en chambre"?

Le livre de Martine Ruchat offre pour finir deux échappées exotiques qui interrogent l’exportation des modèles hors du cadre européen. Par l’intermédiaire de la Russe Hélène Antipoff qui, par les aléas des conjonctures politiques, se retrouve tout d’abord en Suisse avant de s’installer au Brésil et n’aura de cesse de faire venir son maître bien-aimé, Claparède, mais aussi, de façon moins connue, par l’intermédiaire directe de ce dernier qui est invité en 1929 en Égypte pour créer une succursale de son institut au Caire et dont il regrettera la mainmise des Anglais exploitant ces "pauvres Égyptiens", alors que lui comme la Suisse ne cherchaient qu’à les aider à se tirer d’affaire tout seuls! L’art de bien penser qu’est pour lui la pédagogie s’appliquerait donc aussi à la politique.

Mathias Gardet, Revue française de pédagogie, 193, 2015, pp. 114-115. En ligne: http://rfp.revues.org/4922

Dans la revue Historical Studies in Education/Revue d’histoire de l’éducation

Si le nom d’Édouard Claparède (1873–1940) est encore bien connu aujourd’hui, peu de gens sont véritablement au fait de la richesse et de la diversité du parcours de ce savant suisse qui fut un véritable touche-à-tout. On connait bien sûr le pédagogue, fondateur du fameux Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève et penseur l’"école sur mesure", mais aussi le psychologue spécialiste de la mémoire et directeur d’une revue internationale intitulée Les Archives de psychologie. On sait plus rarement qu’il fut d’abord médecin, pratiquant plusieurs années dans un dispensaire de la capitale cantonale, ainsi que philosophe, amateur selon ses propres dires, mais auteur de nombreux articles dans le célèbre Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande et secrétaire actif des congrès internationaux de la discipline. On le découvre en outre citoyen engagé, lecteur avide et curieux, auteur prolixe, amoureux de la montagne et de la marche, père et mari aimant ainsi qu’ami fidèle dans cette très belle biographie que publie l’historienne Martine Ruchat aux Éditions Antipodes.
Cette spécialiste de l’histoire de l’éducation, professeure associée à l’Université de Genève, est l’une des meilleures expertes de Claparède et de son oeuvre. Outre de nombreux articles, elle a publié en 2010 sa correspondance avec la psychologue d’origine russe Hélène Antipoff (1892–1974). Après plusieurs années passées au sein des archives de l’Institut Jean-Jacques Rousseau et un travail d’enquête des plus minutieux, elle a acquis une connaissance fine et quasi exhaustive du pédagogue, dont elle nous livre ici l’essence, dans une biographie, qu’elle a voulue personnelle et intime, cherchant à "révéler Édouard Claparède, et non à l’expliquer et analyser" (14).
Partant de son enterrement, qui eut lieu à Genève le mercredi 2 octobre 1940, Martine Ruchat retrace, de manière chronologique, en 25 chapitres consacrés chacun à quelques années ou quelques mois, la vie de celui que ses amis appelaient Clap ou Clapa. Grâce à l’analyse d’une correspondance importante, mais aussi de ses écrits privés et publics, elle suit pas à pas le parcours à la fois personnel et intellectuel du savant, reconstruisant l’agenda de ses voyages, ses travaux, ses enseignements, ses collaborations ou ses communications scientifiques, mais surtout son vécu, ses doutes, ses questionnements, ses angoisses, ses rêves, ses joies, ses déceptions ou ses attentes. Ses archives personnelles offrent en effet un accès inédit à l’existence quotidienne de Claparède et permettent donc d’en dresser un portrait fidèle, parce qu’extrêmement précis, mais surtout un portrait entier, puisque ne séparant jamais la vie du scientifique de celle de l’homme. On retrouve dès lors son ambition de fonder la psychologie sur les sciences biologiques et médicales, mais aussi ses efforts pour établir la pédagogie sur les bases de cette psychologie scientifique, ainsi que son rêve de faire profiter à tous, enfants comme instituteurs, de ces avancées des sciences de l’éducation.
On découvre également un Claparède philanthrope, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire passionné par la chose politique et habité par une morale qui n’était pas étrangère à ses origines protestantes. On comprend finalement, au fil de ce portrait aussi précis que touchant, que son projet pédagogique, celui d’offrir une éducation adaptée à chaque enfant, du plus "anormal" au plus "surdoué", était avant tout l’expression concrète, pratique, d’une vision du monde où la vérité, mais aussi la liberté, tenait une place centrale. Tous ses travaux et ses engagements, pédagogiques comme politiques, s’inscrivaient dans cette perspective de lutte contre toute forme de dogmatisme et d’autoritarisme. "À quoi sert l’éducation?" interroge le sous-titre du livre. Eh bien, avant tout à bien penser et à vivre ainsi en homme libre, honnête et droit, nous répond Claparède.
C’est toute la force de cet ouvrage que de replacer avec précision l’oeuvre plurielle du savant suisse dans la perspective unitaire de son existence et de ses valeurs. En décrivant dans toute sa complexité et avec une rare habileté la personnalité de Claparède, Martine Ruchat parvient à mettre en évidence la profonde ambition humaniste qui animait ce chercheur passionné et ainsi à reconstituer la cohérence et la visée de son parcours. Elle révèle ainsi clairement les enjeux profonds qui animèrent son travail pédagogique. Son écriture tendre, presque amoureuse, tend en outre à favoriser cette immersion dans l’esprit de Claparède, en effaçant toute trace d’un travail de recherche aussi immense qu’il dut être fastidieux pour celle qui a traqué à travers le monde "le moindre signe de cet homme" (13). L’absence quasi totale de notes de bas de pages, remplacées par la mention finale des sources et par une bibliographie indicative, témoigne de cette volonté de raconter une histoire vivante plutôt que de produire un ouvrage strictement universitaire. À nouveau: révéler plutôt qu’analyser. Le résultat est un ouvrage à l’image de l’existence qu’il décrit: riche, voire parfois dense certes, parce que précis et à tendance exhaustive, mais surtout délicat parce que passionné et intime. En suivant au plus près Claparède, depuis son enfance jusqu’à ses hommages posthumes1, Martine Ruchat dresse un portrait vivant — d’autant que l’ouvrage regorge de photographies inédites — et particulièrement sensible du psychologue et pédagogue suisse. Au final, c’est une biographie comme on aimerait en lire davantage que nous propose ici Martine Ruchat. Certes, certains points achoppent parfois au détour d’une page, comme la qualification d’anti-dreyfusard accolée au nom d’Alfred Binet (83), mais ce ne sont souvent que des détails, rarement évitables au sein d’une entreprise d’une telle ampleur. Surtout, ils n’entachent en rien la très grande qualité de cette étude aussi ambitieuse et rigoureuse qu’elle est particulièrement réussie. Avec cet ouvrage, Martine Ruchat comble finalement avec brio et élégance un manque historiographique qui s’avérait béant, et signe ce qui est appelé à s’imposer comme LE livre de référence sur Édouard Claparède.

Alexandre Klein, Historical Studies in Education/Revue d’histoire de l’éducation, vol. 28/2, automne 2016, pp. 161-162

1. Les dizaines de lettres de condoléances envoyées à sa veuve ont été mises en ligne par l’auteure sur le site de l’éditeur.

 

Dans les Études Romain Rolland - Cahiers de Brèves

La biographie d'Edouard Claparède (1873-1940) éditée par Martine Ruchat et qui porte en sous-titre "À quoi sert l'éducation?" laisse entendre que Romain Rolland fait partie de son monde et celui de sa femme, Hélène. Dès son installation à Genève, en été 1914, Rolland est à l'Hôtel Beau-Séjour de Champel-les-Bains, à deux pas du Vieux Champel, la demeure des Claparède. Le 22 septembre, Hélène est éblouie par l'article de Rolland "Au-dessus de la mêlée". Elle lui écrit: "Que la voix qui s'est élevée merveilleuse et puissante 'au-dessus de la mêlée' soit remerciée et bénie à jamais!". Elle l'invite à venir prendre le thé "pour faire connaissance"; elle voudrait aussi échanger avec lui quelques idées sur son père, le philosophe African Spir, persuadée qu'il y trouvera quelques afiinités. Établi dans la Villa Olga, à l'autre bout du lac, c'est au tour de Rolland de les y inviter.
Jusqu'en 1940, Claparède et Rolland sont proches: en 1928, ils sont contactés par Henri Barbusse pour avoir leur soutien pour l'édition de Clarté; en 1932, Rolland participe à l'ouvrage d'Hélène Claparède-Spir, Le Témoignage des élites, réunissant 300 voix contre la guere. À la mort de leur fils, Jean-Louis, en 1937, Rolland écrit un mot de condoléances à Hélène. Le Centre d'étude des problèmes humains est également pour eux un point de ralliement. Cette biogaphie de Claparède élargit ainsi la connaissance des liens entre ces intellectuels éducateurs du début du XXe siècle.

Études Romain Rolland - Cahiers de Brèves, No 37, juin 2016, p. 68

 

Dans la revue Résonances

Ce livre veut approcher de manière sensible la personnalité complexe de Claparède et sa vie de non-conformiste. Il s’est battu contre le dogmatisme réactionnaire, la bureaucratie, l’éducation corrective et policière, ainsi que l’apprentissage par cœur. Il démontra le lien fort qu’entretient l’éducation avec la philosophie et avec la politique, visant constamment la vérité, par l’expérimentation et une connaissance pratique des choses. À quoi ça sert? Cette question, Claparède l'a posée tout au long de sa vie. Pour lui, l’éducation est utile pour contribuer à un monde plus égalitaire, plus juste et pacifiste. Mais c’est aussi à la réalisation d’une idée qu’il travaillera: "L’école sur mesure", tenant compte des besoins individuels des enfants "anormaux" jusqu’à ceux des enfants "surdoués". Il supprime ainsi ce "monstre" qu’est l’élève moyen. Avec cette question: "À quoi sert l’éducation?", c’est à un "art de bien penser" que Claparède nous invite, mêlant science, morale et politique.

Résonances, No 5, février 2016, pp. 40-41

 

Qui était Claparède, psychologue de l’enfance ?

Une biographie remet en lumière ce médecin suisse passionné par l’éducation, qui est considéré comme le père de la psychologie de l’enfant.

En 1892, alors qu’il n’a que 19 ans, Édouard Claparède affirme que "le collège n’est pas réservé à une élite; que les activités non scolaires sont à prendre en compte". Il revendique la liberté individuelle contre ce qu’il appelle les "casernes".

"Édouard Claparède est de culture protestante, rappelle sa biographe Martine Ruchat, professeur d’histoire à l’université de Genève. Cela le porte vers des valeurs telles que l’individu, le livre, l’apprentissage…" Il devient médecin, sans oublier ses questions sur l’éducation. Et il fait ce parallèle "entre le médecin qui doit soigner le malade et non pas la maladie, et le professeur qui doit enseigner à l’élève", ajoute l’historienne. "Pour lui, la fonction de l’école crée le désir d’apprendre." Ou du moins le devrait!

Sa vie durant, il s’interroge, écrit, échange avec de nombreux médecins et pédagogues, donne des conférences. "On l’a oublié mais il est mondialement connu", rapporte Martine Ruchat.

À Genève, en 1912, il a fondé l’Institut Jean-Jacques Rousseau. Dans son laboratoire de psychologie, il accueille un jeune médecin: Jean Piaget (1896-1980), qui a beaucoup apporté à la compréhension du développement psychologique de l’enfant.

Dans l’après- guerre de 1914-1918, il est pacifiste. Il croit que l’école et l’éducation peuvent transformer la société, la rendre plus démocratique, plus égalitaire. Une foi plutôt de gauche, mais sans franchir la frontière du marxisme.

Mais pourquoi une biographie d’Édouard Claparède disparu en 1940? Parce qu’il a encore beaucoup à nous apprendre, parents comme enseignants. Parmi ses remarques: l’exhortation de JeanJacques Rousseau qui conseillait d’observer les enfants car on ne les connaît pas. "L’idée est de partir du corps de l’enfant, de sa biologie, de sa physiologie. Et de les laisser advenir dans leur diversité", souligne Martine Ruchat qui signe un livre passionnant sur un homme à redécouvrir d’urgence.

Philippe Simon, Ouest-France, 7 juin 2016

 

Sur le site Grégoire de Tours

Édouard Claparède est né le 24 mars 1876 à Genève et mort en septembre 1940 dans la même cité. Médecin neurologue, il s’oriente vers la psychologie et s’appuie sur ses connaissances dans cette dernière pour élaborer des principes pédagogiques. Par ailleurs dans le domaine de la psychanalyse, il a entre autre traduit des textes de Freud. Il a donné plus de 600 publications entre 1892 et 1940.
Sa famille d’origine huguenote est originaire d’un village près de Perpignan, on y compte un certain nombre de pasteurs calvinistes. Fuyant à travers le Languedoc et le Dauphiné, suite à la Révocation de l’Édit de Nantes, certains de ses ancêtres se sont installés à Lausanne très provisoirement puisque l’on trouve trace d’eux dès 1691 à Genève.  
En une grosse vingtaine de chapitres chronologiques, Martine Ruchat trace les grandes caractéristiques de la vie et l’œuvre d’Édouard Claparède. Ce dernier rencontre Alfred Binet en 1897 à Paris, rappelons qu’Alfred Binet a été un des deux chercheurs à mettre au point les premiers textes d’intelligence.
En 1912, il a fondé l’institut scientifique éducatif Jean-Jacques Rousseau à l'Université de Genève; à sa mort Jean Piaget en a pris la présidence. Claparède reproche au système scolaire traditionnel de gâcher les intelligences en n’obtenant pas le développement le plus efficace des connaissances par rapport aux potentialités des élèves. Claparède décrit une perspective d’éducation fonctionnelle s’appuyant sur les connaissances récentes apportées par la psychologie. On trouve dans ses écrits une préfiguration de l'approche systémique. Incontestablement il a érigé les psychologues en censeur de la pédagogie des enseignants, avec des effets bénéfiques mais aussi fort critiquables.
"L’école sur mesure" qu’il souhaite doit être "une école qui tient compte des besoins et des rythmes de chaque enfant et surtout de son plaisir d’apprendre, notamment par le jeu".
Claparède demande "d’apprendre à apprendre" aux élèves. On notera que le chapitre "1910 s’engager avant tout pour la vérité" met en scène un Claparède qui tord le cou aux prétentions du spiritisme. Tous les nombreux chapitres ont un minimum d’une illustration et on peut féliciter l’auteure pour la quantité, la variété et la qualité de l’iconographie proposée.

Zaynab, Grégoire de Tours, 22 mai 2016

À quoi sert l’enfance ?

"Aimez l’enfance, favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct": c’est de cette aimable recommandation de Rousseau que semble s’être inspiré tout au long de sa vie Édouard Claparède (1873-1940), le fondateur de l’Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève et un des promoteurs d’une psychologie indépendante des spéculations de la philosophie.

Dans cette biographie – la première consacrée à Claparède – Martine Ruchat reconstitue avec une grande (et même excessive) richesse de détails, et une vraie empathie, le parcours exceptionnel de cette personnalité charismatique, qui accueillait avec son épouse Hélène Spir, dans la grande demeure familiale du Vieux Champel, près de Genève tous ceux qui rêvaient au début du siècle dernier de fonder l’éducation sur des principes à la fois scientifiques et humanistes.

Médecin de formation – il passe sa thèse le jour de son mariage, en 1897 – il s’intéresse à la neurologie et aux pathologies du système nerveux, aux dysfonctionnements de la mémoire et aux troubles de l’évolution des enfants. Claparède ne se satisfait pas des jugements hâtifs sur les enfants "attardés", pas plus qu’il ne se reconnaît dans les pratiques mécaniques et disciplinaires de la "pédagogie" de l’époque. Aussi est-ce d’abord dans les laboratoires, avec des tests et des instruments de mesure, que cet ami de Théodore Flournoy et d’Alfred Binet – plus tard de Piaget, qui lui succèdera à la tête de l’Institut – cherche à comprendre expérimentalement la psychologie et les aptitudes de l’enfance.

Son influence va être confortée par la création en 1912 de cet Institut Jean-Jacques Rousseau, qui deviendra une École des sciences de l’éducation, – initialement "libre", c’est-à-dire sans lien avec l’université – avant d’être intégrée à l’université de Genève. Très rapidement il y attire les meilleurs esprits, comme le pacifiste Charles Baudouin, élève du professeur Coué à Nancy, et intéressé par les techniques de suggestion.

Mais s’il défend le principe d’une psychologie expérimentale, indépendante des théories philosophiques, Claparède est lié à André Lalande, au Vocabulaire duquel il collabore, et à Xavier Léon de la Revue de métaphysique et de morale. En fait, rien n’est plus philosophique que l’engagement de Claparède. Sa conception "fonctionnelle" de l’intelligence, considérée comme la capacité à s’adapter à un problème pour le résoudre, se rattache à une provocante question: à quoi sert l’éducation? À quoi sert l’enfance? Pour Claparède l’enfance est irremplaçable, biologiquement parlant, car elle sert au développement progressif, par stades objectifs, par étapes obligées, des facultés et des compétences qui seront celles de l’adulte. "L’école sur mesure" qu’il préconise n’est donc pas l’expression d’une moindre exigence, d’un renoncement, d’un relâchement, mais, au contraire, "une école qui tient compte des besoins et des rythmes de chaque enfant et surtout de son plaisir d’apprendre, notamment par le jeu". Sa réhabilitation du jeu est un de ses apports les plus précieux.

Si la démarche de Claparède s’accomplit dans le laboratoire et l’expérimental, elle est tout imprégnée des idées de L’Émile, de Tolstoï , qu’il a rencontré ("Une journée avec Tolstoï") et de John Dewey. Utopiste, à force de rigueur scientifique, Claparède souligne la nécessité d’"apprendre à apprendre", afin d’exercer, par une "gymnastique intellectuelle et physique", "les facultés (…) dont il n’est pas inutile de connaître les moyens, les conditions, les âges et les ordres pour les développer". "Il faut – écrit-il par exemple – meubler la mémoire, mais pour cela il faut connaître à quel âge la mémoire est la plus plastique pour une catégorie donnée de connaissances et par quelle mémoire (visuelle, auditive, verbale ou motrice) les souvenirs sont les mieux retenus."

La nature humaine étant ce qu’elle est, et peut-être plus sombre que ne le pensait Claparède, l’histoire de l’Institut n’a pas été sans crises, et, dans les années trente, la fin de la vie du savant, assombrie par la décès de son fils et par sa mise à l’écart, a des couleurs bien mélancoliques.

Mais ce que montrent les anecdotes et l’iconographie présentées par cette biographie, qui aurait sans doute gagné à être élaguée, mais qui s’appuie sur l’exploitation de vastes archives, c’est que Claparède était, au plus profond de son âme de protestant genevois, un original: alpiniste confirmé, dessinateur ironique, animateur de soirées déguisées, organisateur de pique-niques dans les alpages, intéressé par Freud et la "psychologie animale", capable d’hypnotiser un mouton lors d’une promenande et de défendre la pédagogie moderne au Caire. Un non-conformiste, en tout.

Sa curiosité est sans cesse en alerte. Il donne ainsi, en mars 1913, une conférence à la Société française de philosophie sur les "chevaux d’Elberfeld", ces chevaux supposés capables d’effectuer des opérations simples d’arithmétique. Mieux encore, dans un chapitre savoureux, on le voit en 1910 et 1911 assister en observateur à des séances de spiritisme par le médium Francesco Carancini et son impresario, le baron allemand von Erhardt, dans la grande salle du laboratoire de psychologie. Une vraie scène de comédie au cours de laquelle sont révélés les trucs de prestidigitation et les "ficelles", au sens exact du terme, du médium: "fraude pure et simple" dit Claparède. Mais si le psychologue peut se contenter de ce sec diagnostic, un esprit plus philosophique s’étonnera surtout de la dénégation opiniâtre du baron allemand, qui, contre l’évidence, défend "l’honnêteté et la vérité du spiritisme". Résistance significative: on est, peut-être, en droit de se demander si Mario et le magicien, la nouvelle de Thomas Mann avec sa description de l’emprise hypnotique d’un "magicien" sur les esprits, n’est finalement pas en mesure de nous éclairer davantage sur les mécanismes dangereux de l’illusion collective.

Jean Lacoste, En attendant Nadeau, avril 2016

 

Dans la revue Éducateur

Merci Martine Ruchat d’avoir rédigé cette première biographie d’Edouard Claparède en vous plongeant dans sa célèbre correspondance entretenue avec nombre de ses contemporains et une riche iconographie. C’est la personnalité complexe et la vie non conformiste de ce chercheur que l’auteure nous révèle: ses batailles contre le dogmatisme, la bureaucratie, l’éducation corrective et policière, l’apprentissage par coeur. Recherchant la vérité, par l’expérimentation et une connaissance pratique des choses, ce psychologue international de chez nous démontre le lien fort qu’entretient l’éducation avec la philosophie et la politique.

"À quoi ça sert?" Cette question, il la pose tout au long de sa vie. Parce que pour lui, l’éducation est utile pour contribuer à un monde plus égalitaire, plus juste, plus pacifiste. Et en proposant "L’école sur mesure", il supprime ce "monstre" qu’est l’élève moyen.

Éducateur, 1/2016, p. 26

Sur les pas de Claparède

L'enjeu de l'école, c'est la démocratie

À 19 ans, à la sortie  du Collège, Édouard Claparède écrivait un pamphlet, Quelques mots sur le collège de Genève, y  déposant ses idées: "Les leçons sont faites pour les élèves et non les élèves pour les leçons" et "Un élève aimera d'autant mieux une leçon qu'elle sera 'adaptée' à ses aptitudes". Sa vie entière, il luttera pour une "école  sur mesure". C'est au nom de la démocratie que Claparède accuse l'école d'erreurs en ne tenant pas compte de la variété des aptitudes des élèves. Car, écrit-il, c'est en préparant les enfants à être libres, en suivant leur mobile intérieur (l'intérêt), et non pas en  voulant en faire des sujets soumis, que cette société démocratique sera atteinte.

Né en mars 1875, Édouard Claparède a traversé le siècle et a été confronté à deux guerres mondiales. ll fait donc partie de ces intellectuels qui ont pris position en 1894 pour Alfred Dreyfus, juif, accusé de trahison. Toute sa vie, Claparède sera  du côté des pacifistes comme Romain Rolland, des syndicalistes comme l'instituteur français Marius Tortillet, des hommes de gauche anti-impérialistes comme Henn Barbusse; sa seule limite, c'est l'État et en particuller l'État soviétique qui est pour lui une "atroce dictature". Foncièrement démocrate, c'est par l'école qu'il cherchera à former un monde meilleur. Il reste néanmoins un grand libéral - conscient d'appartenir à la classe des possesseurs de "richesses injustes" - attaché à la  liberté individuelle. Pour lui, la justice sociale ne doit pas passer par l'entretien de la lutte des classes, par cette forme de "Coué à l'envers" répétant tous les jours et à tous les points de vue "on vous exploite de mleux en  mieux", exaspérant ainsi le mécontentement des ouvriers et diminuant par cela même les capacités individuelles à être heureux. Pour  améliorer la société, il soutient des causes et des gens dans le besoin. L'un de ses engagements forts aura été, non pas de réformer l'école, mais de la raser et de la reconstruire, comme il l'écrivait en 1912 dans un article au fondement de son école des sciences de l'éducation: Un institut des sciences de l'éducatlon et les besoins auxquels il répond.

"À quoi ça sert?" Cette question, Claparède l'a constamment posée, car, en médecin, l'utilité et la fonction des choses l'intéressaient. En protestant, la  question de la vérité le hantait également et donc celle de la justice, et de la  responsabilité individuelle. Et s'il a oeuvré pour une école démocratique et pour la formation des enseignants, ce n'est qu'à condition qu'elle repose sur ces valeurs.

Qu'aurait-il répondu à cette question à la lecture de sa biographie écrite septante-six années après sa mort? M'appuyant sur de  nombreuses sources, j'ai  approché sa vie au plus près des mots dits et des gestes faits. L'homme n'est pas facile à cerner. N'a-t-il pas écrit en 1940: "En parlant de nous-même, nous ne devrions pas dire 'je' mais 'nous'. Car chacun de  nous est plusieurs"? Je l'ai ainsi suivi dans ses multiples intérêts et activités qui ont contribué à la notoriété de Genève, suivant son illustre prédécesseur: J.-J. Rousseau. Car c'est au Citoyen de Genève que l'on doit deux-cents ans plus tard non seulement cette École des sciences de l'éducation, mais aussi une conception fonctionnelle de l'éducation, c'est-à-dire l'idée qu'une école démocratique ne peut exister qu'à la condition de s'adapter aux capacités physiologiques de chaque enfant. Le projet claparédien est ambitieux, car il sous-entend à la fois une philosophie politique et une théorie psychologique avec des lois basées sur la physiologie. Sans y voir aucune hiérarchle - car Claparède est farouchement pour la diversité et non la hiérarchie -, il affirme que "la psychologie doit être le fondement de l'art de l'éducation" et que c'est en acceptant la diversité et non en uniformisant qu'une société progresse.

Martine Ruchat, Éducateur, 6, 2016, p. 38

 

Édouard Claparède, le pionnier bohème

Si le nom de Jean Piaget est indissociablement lié au développement de la psychologie genevoise, il n’en est pas la seule figure marquante. Et, parmi ceux qui ont ouvert la voie au chercheur neuchâtelois, Édouard Claparède occupe un rôle de premier plan. Nommé à la tête du laboratoire de psychologie de l’Université en 1904, Claparède va consacrer toute son énergie – et une bonne partie de sa fortune – à un idéal: faire des sciences de l’éducation une discipline scientifique à part entière. Un projet qui se concrétise en 1912 avec la fondation de l’Institut Jean-Jacques Rousseau, première institution au monde entièrement dévolue à la recherche éducationnelle, dont la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation est l’héritière directe. Ce personnage haut en couleur, qui déclarait dans les premières années du XXe siècle que "l’école n’avait fait aucun progrès depuis Rousseau", fait aujourd’hui l’objet d’une première biographie signée par Martine Ruchat, professeure associée à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation. Basé en grande partie sur l’importante correspondance entretenue par le pédagogue genevois avec nombre de ses contemporains, cet ouvrage abondamment illustré emboîte avec enthousiasme le pas à ce pacifiste un peu bohème qui aimait les parties de cache-cache, les chimpanzés, les excursions et, surtout, l’idée que "pour changer la société, il faut changer l’homme".

Vincent Monnet, Campus, No 124, mars 2016, p. 52

Édouard Claparède, une biographie - enfin!

À quoi sert l’éducation? La question que pose Edouard Claparède, au tournant du XXe siècle, n’a rien perdu de son actualité. Un récit biographique de Martine Ruchat retrace l’existence et l’oeuvre du pionnier des sciences de l’éducation. 

"C’était le moment", a-t-on envie de dire à la découverte, puis à la lecture de l’ouvrage que Martine Ruchat consacre savant genevois Édouard Claparède, dont la notoriété si grande en son temps s’est singulièrement estompée de nos jours. À tel point qu’il s’agit ici de sa toute première biographie, fruit de dix ans de fréquentation et d’étude de son oeuvre et de ses archives. Notamment des innombrables lettres de cet épistolier à l’ardeur éreintante, adressées à un nombre incalculable de correspondants internationaux. Travail de patience et de pénétration pour serrer au plus près et éclairer au plus juste la personnalité riche et complexe de cet éminent médecin neuropsychiatre et philosophe, pionnier de la psychologie et des sciences de l’éducation.

En quelque sorte, l’audace de Claparède aura été, dès le collège, de questionner l’opinion publique et ses préjugés et d’interroger sur une base scientifique rien de moins que le sens de la vie, cherchant méthodiquement et partout la réponse démonstrative en termes de vérité à la question "à quoi ça sert?" Ce grand protestant laïc, ennemi des systèmes dogmatiques, avait cette conviction philosophique que les faits, et les plans sur lequel il convient de les comprendre, s’expliquent par la fonction qu’ils remplissent dans l’ordre des choses. Un fonctionnalisme qui l’a conduit, par exemple, à se demander en psychologue "à quoi sert l’enfance?" et au plan pédagogique, "à quoi sert l’école?" – et, on peut l’imaginer, "à quoi est-ce que je sers dans mes fonctions et mes responsabilités?"

Martine Ruchat nous fait voir à la fois la force de cette conviction, et aussi les qualités de probité et de rigueur d’un caractère empreint par ailleurs d’aménité, de simplicité et, souvent, de bonhomie. Peu enclin à déroger à ses principes, mais grand démocrate toujours ouvert au débat – jusqu’à la polémique –, d’une exceptionnelle aptitude à débroussailler le terrain des idées et à clarifier les questions complexes, Édouard Claparède a inlassablement bataillé dans d’innombrables domaines scientifiques, philosophiques et politiques, toujours à faire valoir la vérité des faits ou la légitimité d’une cause. Il a pour cela exercé de multiples fonctions: membre fondateur de l’Institut Jean-Jacques Rousseau – témoignant par là de sa filiation avec les conceptions éducatives de ce père de la pédagogie –, directeur du laboratoire de psychologie expérimentale et professeur à l’Université, directeur durant trente ans des Archives de psychologie, membre actif de la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle, secrétaire et rapporteur d’innombrables congrès de philosophie, de psychologie et de pédagogie..., épuisant ainsi précocement sa santé, toujours surchargé, toujours débordé.

L'enfant au centre de l'école 

"À quoi ça sert, une biographie d’Edouard Claparède?", interroge l’auteure. Et de fournir dans son éclairant ouvrage de quoi répondre tout net: non seulement à revivifier la mémoire et rappeler les mérites du chercheur et théoricien qu’a été Claparède – exercice salutaire – mais surtout à ramener sur le devant de la scène une pensée critique honnête, courageuse et parfois intentionnellement provocatrice sur des problématiques qui demeurent à l’ordre du jour, et qui par conséquent nous "saisissent au vif" en nous interpellant hic et nunc! Ainsi de la pédagogie scolaire. Partant de l’observation que "l’enfance sert à jouer et imiter" dans un besoin naturel de découverte et d’expérience pour se développer, le médecin et psychopédagogue Claparède pointe l’absurdité de l’embastiller des heures durant dans une salle de classe à écouter passivement des leçons produisant sa fatigue intellectuelle et son désintéressement. Pour apprendre, l’enfant a besoin d’être actif et participatif – jouer, imiter et expérimenter! D’où la conviction de Claparède que l’école traditionnelle ne remplit pas son rôle; tout au contraire, elle contribue à produire de l’échec et gaspiller ainsi d’incommensurables ressources humaines et sociales. Dans sa fougue enthousiaste, il en conclut qu’il faut "raser et reconstruire" en "prenant l’enfant pour centre", repensant "l’école pour l’enfant et non l’enfant pour l’école". Bref, changer l’école, y apporter des méthodes nouvelles pour la rendre active et participative – "Quand on travaille joyeux on apprend mieux", pour reprendre un slogan qu’il avait contribué à formuler.

Claparède ne se cachait pas les limites de son action, se heurtant durement aux résistances institutionnelles et sociales faites d’incompréhension ou de rejet souvent associés à de la mauvaise foi. Mais jamais il n’a renoncé à chercher tous les moyens de faire évoluer les pratiques et avancer les principes. En se rendant là où il lui semblait pouvoir faire progresser l’idéal d’une pédagogie fondée tant sur la connaissance des besoins physiologiques et psychologiques réels de l’enfant que sur la reconnaissance de la diversité du développement humain. Alors, il partait pour une conférence, ou même une expérience, aux quatre coins du globe, en Egypte, au Brésil, "battant le record des globetrotters" selon le mot affectueux de sa grande amie et collaboratrice Hélène Antipoff.

Martine Ruchat révèle aussi un autre aspect de la belle personnalité de Claparède: son engagement politique honnête et sincère dans la quête de la vérité des choses, et le courage civique qui le soutient. On ne mesure pas assez la profonde influence qu’a exercé sur ses vues, dès sa jeunesse et pour toute sa vie, la lecture de Rousseau. À l’instar de son mentor intellectuel, éducation et politique sont pour lui inséparables. Cela le conduira à des prises de position résolument en porte-à-faux avec sa classe sociale de notable issu d’une élite provinciale terrienne, industrielle et financière, au conservatisme social et politique étriqué. Très tôt, il a conscience d’appartenir à un monde de "privilégiés" qui bénéficie d’une "richesse injuste". À 25 ans, il est résolument dreyfusard, n’hésitant pas, aspirant à l’armée, à "remettre en place comme il faut", sans crainte pour ses galons, son colonel antisémite et antidreyfusard!

Ses prises de position courageuses – il se dit "homme de gauche" (!) – le feront accuser publiquement, par voie de presse, de bolchévique! Du tac au tac, il répond par la même voie: "Sommes-nous vraiment à Genève au XXe siècle, ou au Moyen Âge en Espagne, au temps de l’Inquisition?" Et de regretter qu’un système de délation fleurisse à Genève comme à Moscou! Mais, pacifiste et idéaliste, il ne s’engage pas socialement, craignant de se brûler les ailes au contact de militants qui l’entraineraient à des compromissions inacceptables – bien qu’il apporte son soutien à l’Espagne républicaine en participant financièrement à l’aide aux réfugiés. Empreint d’une touchante candeur, il est convaincu que "pour changer la société il faut changer l’homme", et que la pédagogie scientifique et l’école renouvelée seront la voie royale de la construction d’un monde plus juste!

Claparède le pacifiste

Une conférence publique aux amis du cercle protestant, le 2 février 1939, et une série de six articles engagés dans Le Messager social lui serviront à la rédaction d’un ultime et étonnant ouvrage, Morale et politique ou les vacances de la probité, sorte de testament philosophique publié l’année de sa mort avec des coupures, après avoir subi la censure – c’est le début des années de guerre – pour "propos subversifs » (!). C’est un vibrant plaidoyer pour "une éducation humaniste". Citant en exergue un aphorisme de Pascal, "Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la morale", Claparède revient sur son idée que l’école est le lieu de la formation citoyenne et devrait être le creuset du progrès moral et donc social. Il questionne: "Fait-on tout ce qu’il faudrait dans nos écoles, dans nos collèges, dans nos familles pour apprendre à bien penser?" L’occasion une fois encore d’une charge en règle contre l’hypocrisie de "nos milieux bourgeois soi-disant pénétrés de la morale chrétienne" et dont la conduite réelle n’a souvent "rien à envier à celle des adversaires qu’ils prétendent dénoncer". Dans sa vision candide et qui reste élitaire, il dénonce les intellectuels qui n’ont pas pris leur responsabilité – celle d’éclairer le commun – et se sont tus face à la montée des totalitarismes, pire, qui y ont pris part!

Claparède décède précocement à 67 ans, le 28 septembre 1940, dans la ville qui l’a vu naître, et la rancune tenace de sa classe sociale a empêché jusqu’à ce jour que lui soit témoignée une reconnaissance publique à la hauteur du legs que son oeuvre et son action laissent à la Cité. On pense découvrir sa tombe au cimetière des Rois – elle ne s’y trouve pas. Elle est à Saint-Georges – comme tout le monde!

Christian Mounir, Le Courrier, 14 mars 2016

Dans la revue en ligne Lectures / Liens Socio

"À quoi sert l’éducation?". Ce fut bien la question fondamentale et obsédante que Claparède, ce "maître de la pédagogie scientifique", se sera posée durant toute sa vie, lui qui aura "donné une si grande envergure à Genève" (p. 19) en allant et venant "autant du côté de la psychanalyse (…) que vers la politique, vers la psychologie des sensations et la pédagogie, vers l’enquête sociale et l’expertise psychiatrique" (p. 281). Mais c’est aussi l’interrogation posée comme "fil conducteur" du récit biographique que nous livre Martine Ruchat dont l’attachement au fondateur de la psychologie moderne et des sciences de l’éducation est palpable dès les premières pages. L’auteure a rassemblé avec passion et minutie, les nombreuses correspondances d’Edouard Claparède, ses écrits, ses comptes rendus, ses croquis, ses dessins d’enfance et de plus tard, tous ses "gestes d’écriture" (p. 13) issus d’archives privées et de fonds privés et publics. Au moyen de ces éléments, documents épistolaires mais aussi iconographiques et photographiques, Martine Ruchat retrace en nous la racontant, l’existence de ce médecin, psychologue, philosophe, de cet homme à l’initiative de tant de projets et aux engagements tellement "multiples, professionnels et sociaux" (p. 159) qu’il est "impossible de [le] réduire à une seule catégorie professionnelle" (p. 15). Chaque chapitre de l’ouvrage couvre avec détails chacun des âges de la vie de "Clapa" (p. 15). Alors la fiction biographique fonctionne. On se laisse transporter en nous faisant le témoin de ses rencontres, de ses recherches, de ses expérimentations, de ses engagements politiques, de ses combats pour ses convictions menés tout au long de sa vie et qui l’auront conduit à fonder à Genève l’Institut Jean-Jacques Rousseau des Sciences de l’éducation.

Octobre 1940. On entre dans la vie de Claparède alors que lui-même la quitte. Plus que les funérailles d’un homme, ce sont celles d’un esprit. Et déjà grâce aux hommages de ses amis, on est au fait de ses qualités d’homme. Puis, très vite nous le retrouvons dans la campagne de Clairmont, au Vieux Champel, à l’aube de sa vie, en 1873. C’est alors l’histoire de sa famille qui nous est comptée, son lien avec le protestantisme, les amis qu’il se fait, sa façon de travailler en classe et les rêves auxquels il se laisse aller; mais "sur-le-champ, [c’est] la psychologie [qui] le passionne" (p. 30).

Automne 1891. Il démarre ses études de médecine à 18 ans et très vite il perçoit "l’univers universitaire comme un univers militaire" (p. 42). Au fur et à mesure des chapitres, nous le suivons en randonnée, en voyages en Allemagne, à Londres, en vacances à la montagne; nous restons à ses côtés lors de ses services militaires successifs. Nous sommes aussi présents lors des rencontres déterminantes qu’il fait: Hélène Spir qui sera la femme de sa vie, Alfred Binet, Hélène Antipoff, Henri Piéron, Jean Piaget et tant d’autres avec qui il entretiendra une correspondance régulière et/ou mènera à bien des projets. Tout au long de sa vie Claparède sera travailleur, publiant de nombreux articles et rédigeant des ouvrages récompensés1, investi au laboratoire de psychologie attenant à l’asile psychiatrique où il exerce comme médecin, communiquant dans des Congrès et/ou les organisant, éditant et dirigeant parfois même des revues et des journaux.

1895. Après la mort de sa mère, il entre en politique, dans le Groupe National (p. 59), constitué de Protestants. En 1898, son ouvrage sur la morale et la politique2 s’adresse à la jeunesse à qui il veut montrer "combien l’opinion de la foule déteint sur l’opinion de l’individu" (p. 81). Il pose la question de la liberté individuelle et de la responsabilité (la liberté morale) face à l’environnement social. Il veut développer "un art de penser" et même de "bien penser" et entreprend de "faire la guerre aux préjugés" (p. 82).

En 1901, à la naissance de son fils, c’est l’éducation qui va davantage le préoccuper. Tout en défendant la psychologie contre les médecins sceptiques, Claparède va lire Dewey et Rousseau et porter ses réflexions sur la pédagogie qu’il conçoit comme "une science nourrie par la médecine" (p. 95). Pour lui, il faut observer l’élève et "laisser le temps au temps" (p. 94). L’idée de faire de la pédagogie une philosophie pratique au service de la démocratie est en train de germer. Et c’est la question des "enfants anormaux" qui va l’absorber. Il veut "comprendre les raisons du retard scolaire et ses signes pour en faire un diagnostic" (p. 109). Son idée est de créer une "école sur mesure" et fonder l’éducation sur des bases biologiques. Alors, la conception "Claparadienne" de l’apprentissage dans laquelle "l’individu est toujours premier" (p. 110) et l’approche fonctionnelle de l’éducation s’enracinent.

1905. Edouard Claparède est directeur du laboratoire de psychologie expérimentale et publie Psychologie de l’enfant et pédagogie expérimentale, son deuxième ouvrage. Au cours des années qui suivent et dans le prolongement de cet ouvrage, il promeut la psychologie pédagogique et élabore une pédagogie fonctionnelle. Il affirme qu’il ne faut pas surmener l’élève et le "lasser de l’effort" ; il décrit le "besoin d’apprendre à apprendre". L’élève doit savoir pourquoi il apprend pour avoir de l’intérêt. Puis, "de plus en plus convaincu de l’intérêt de la psychologie pour améliorer la société, en particulier l’enseignement" (p. 156), Claparède veut créer un institut psycho pédagogique qui se distinguerait par sa direction. Et en 1912, le centenaire de la naissance de J.-J. Rousseau est l’occasion de lancer le projet d’un "Institut libre" (p. 167) qui reposera "d’une part sur la psychobiologie de l’enfant et d’autre part, sur l’observation du jeu de l’activité humaine" (p. 167).

Jusqu’à l’ouverture de l’Institut des sciences de l’éducation J.-J. Rousseau le 21 octobre 1912, Martine Ruchat relate la persistance sans faille de Claparède face aux résistances qui s’opposent à son projet.

La suite du récit biographique nous plonge dans le quotidien de l’Institut qui a pour objectif "d’améliorer l’enseignement en respectant le développement de l’enfant" (p. 179). Nous traverserons les anniversaires de sa création, assistons à quelques cours dispensés par Claparède et partageons les pique-niques en bord de lac aux côtés des enseignants et de leurs étudiants. En parallèle de son investissement pour l’Institut, Claparède continue d’écrire et publier, de participer à des Congrès et voyage aussi. Le 1er novembre 1928, il se rend au Caire afin de développer les relations entre la Suisse et l’Égypte. Il a pour contrat d’élaborer une étude sur la psychologie du jeune égyptien afin de contribuer à la réforme de l’instruction publique en Égypte. C’est ensuite au Brésil, "où il est connu et aimé comme personne" (p. 279) qu’il se rend pour communiquer mais surtout retrouver son amie Hélène Antipoff qui lui manque tant. Mais Claparède est aussi et de plus en plus souvent fatigué et déprimé; avant son départ au Brésil il traverse une crise personnelle et financière. Il doit faire face à des critiques malveillantes et des controverses mais "ce qui le fatigue par-dessus tout, c’est l’opinion publique qui n’évolue pas et qui se représente toujours l’expérimentation comme une vivisection qui prendrait les élèves pour des cobayes et les martyriserait" (p. 307). Pourtant, si Claparède est "aboulique" et souffre de "neurasthénie épistolaire" (p. 308), il poursuit ses publications d’articles et participe toujours à des Congrès de psychologie. Et même s’il poursuit ses "causeries psychologiques" dans le Journal de Genève, Claparède est devenu "un ancien" (p. 320) et n’apparaît plus comme le patron incontesté de l’Institut. Il a de plus en plus de soucis: la maladie de son fils, la crise financière, la crise politique à l’École des sciences de l’éducation.

À partir de 1935 et jusqu’en 1940, Martine Ruchat nous confie les tourments de Claparède, son désœuvrement et sa solitude et les épreuves auxquelles il fait face; la mort de son fils en particulier en avril 1937. Et même s’il éprouve un "sentiment d’isolement catastrophique" (p. 330) et souffre de l’absence de sa grande amie Hélène Antipoff, Claparède a toujours ses cours, travaille au laboratoire, poursuit ses conférences et ses écritures (p. 362). Début 1939, il développe "sa pensée politique et philosophique qui a été en quelque sorte au fondement de son action éducative […]" (p. 356) et cette année de guerre va le stimuler dans "l’écriture de textes qui dévoilent une pensée politique à la base de ses intérêts psychologiques et pédagogiques" (p. 357).

Jusqu’à ce que sa santé se dégrade véritablement Claparède en faisant face à un "surmenage effrayant" (p. 361), travaille à son dernier ouvrage Morale et politique ou les vacances de la probité, dans lequel il réaffirme que "l’éducation est un art de bien penser" (p. 365).

Tout au long de l’ouvrage, Martine Ruchat aura "traqué le moindre de signe de cet homme, en relation, de cet homme en train de vivre" (p. 13) pour réussir à nous le "révéler" tel qu’il fut dans ses afflictions, dans ses convictions et dans ses combats sans jamais chercher à "l’expliquer ou l’analyser" (p. 14); alors l’auteure rend effectivement possible la rencontre avec cet homme, avec "ce représentant universellement connu du monde scientifique suisse" (p. 368).

Sarah Pochon, Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 19 janvier 2016, URL: https://lectures.revues.org/19910.

Notes:
1. Lauréat à 25 ans du prix Amiel.
2. Essai sur l’opinion publique dans ses rapports avec la raison et la morale, 1898.