Au foyer de l'inégalité. La division du travail en Suisse pendant la crise des années 30 et la Deuxième Guerre mondiale

Céline Schoeni, Nora Natchkova, Manon Schick, Sabine Christe
2005, 356 pages, 23 €
28,00 CHF
Réf.: 2-940146-56-X
Ces études historiques font la démonstration que la segmentation et la hiérarchisation du marché du travail ne reflètent pas des faits "naturels". Il s'agit bien au contraire de l'effet de modèles culturels qui reposent sur des choix délibérés et surtout d'un long travail social de différenciation qui fait apparaître le statut inférieur des femmes comme la simple expression économique et sociale d'une réalité prétendument naturelle, car basée sur le biologique.

Ces études historiques font la démonstration que la segmentation et la hiérarchisation du marché du travail ne reflètent pas des faits "naturels". Il s'agit bien au contraire de l'effet de modèles culturels qui reposent sur des choix délibérés et surtout d'un long travail social de différenciation qui fait apparaître le statut inférieur des femmes comme la simple expression économique et sociale d'une réalité prétendument naturelle, car basée sur le biologique.

Cette construction sociale ainsi naturalisée engage à chaque période historique de nombreux acteurs, mais ses résultats restent toujours ouverts. Si, dans la période étudiée, la division sexuelle du travail est certes maintenue à travers les évolutions conjoncturelles, les mutations sur le marché de l'emploi et la rationalisation des tâches, il aura fallu d'énormes investissements politiques pour produire ce résultat. En le reconstruisant, ces études de cas illustrent un aspect fondamental de la domination masculine.

Préface (Brigitte Studer)

Introduction (Sabine Christe, Nora Natchkova, Marion Schick, Céline Schoeni)

Entre angoisse masculine et profit patronal: jalons de l'évolution du travail féminin en Suisse, 1888-1945 (Nora Natchkova, Céline Schoeni)

  • Apports et limites des sources statistiques

  • L'évolution sexuée du salariat en Suisse (1888-1945)

  • Contexte sociopolitique des transformations du salariat (1930-1945)

La lutte contre les doubles salaires et l'emploi féminin dans les années 30 (Céline Schoeni)

  • Les enjeux de la lutte contre les doubles salaires dans les années 30

  • L'offensive vaudoise contre les doubles salaires et le travail féminin

  • La loi sur l'instruction publique de 1930 et la tentative d'éviction des institutrices mariées

  • Deuxième essais d'éviction des institutrices mariées: la révision de la loi scolaire vaudoise en 1937

  • Logique commune des attaques envers les institutrices

  • Conclusion

 Etude de la politique patronale face à la main-d'oeuvre féminine en Suisse, 1939-1946 (Nora Natchkova)

  • Début de la guerre: mobilisations et problèmes de gestion de la main-d'oeuvre (1939-1941)

  • Bonne conjoncture, mais conjoncture de guerre: gestion de la main d'oeuvre entre peurs et réalités (1942-1944)

  • Fin de la Deuxième Guerre mondiale: de la crainte du chomâge masculin à la pénurie de main-d'oeuvre (1945-1946)

  • Conclusion

 Les ouvrières chez Paillard: le caractère transversal de la discrimination sexuée, 1937-1948 (Manon Schick)

  • L'emploi féminin dans le secteur des machines et chez Paillard

  • Hommes au front, femmes à la production? La gestion de la main d'oeuvre pendant les mobilisations

  • Salaire et prestations sociales: les femmes constamment discriminées

  • Conclusion

 "A travail égal, salaire égal", une revendication féministe? Les conflits du Cadran Métal, 1937-1946 (Sabine Christe)

  • Chronique du premier conflit dans le secteur du cadran métal en 1937

  • La reprise du conflit dans le secteur du cadran métal en 1946

  • La grève de 1946 dans le secteur du cadran métal: un exemple de délégimitation du travail féminin

  • Dernière attaque contre l'emploi féminin: les quotas

  • Conclusion

Histoire: Manon Schick, porte-parole de la section suisse d'Amensty International, cosigne un ouvrage de recherche édifiant sur la division sexuelle du travail en Suisse entre 1930 et 1948. Interview.

Plongée aux sources de l'inégalité

Pour que leurs recherches sur le travail féminin en Suisse avant, pendant et juste après la Seconde Guerre mondiale ne restent pas lettre morte, quatre licenciées en lettres de l'Université de Lausanne ont retravaillé leurs mémoires de licence. Tout juste sortie de presse aux Editions Antipodes, leur œuvre collective jette une lumière crue sur les origines de la division sexuelle du travail dans notre pays.

-Au foyer de l'inégalité n'est pas un ouvrage militant mais le fruit des recherches de quatre historiennes. Cependant, vous n'avez pas choisi ce sujet par hasard. Etes-vous féministe?

Sans, aucun doute., Et je suis plutôt agacée par ce discours péjoratif qui a cours sur le féminisme. Pour moi, être féministe consiste à défendre des droits fondamentaux. Il est vrai que quand je suis née, ma mère avait déjà le droit de vote. Mais même s'il y a eu des progrès indéniables, l'égalité n'est pas encore réalisée. Ce combat n'appartient pas au passé.

-Avez-vous eu des surprises en vous penchant, sur le berceau de l'inégalité à travers l'exemple de l'entreprise vaudoise Paillard?

J'ai été très, très surprise en fait. Je ne pensais vraiment pas que la discrimination se situait à ce point à tous les niveaux. On savait, évidemment, que les femmes étaient moins, bien payées que les hommes par exemple. Mais de là à imaginer dans quelles proportions leurs salaires étaient inférieurs! Et le peu de gens qui trouvaient cela anormal! Ces inégalités se manifestaient jusque dans les prestations sociales. L'exemple le plus frappant est l'assurance maladie: pour la même cotisation, les ouvrières de l'entreprise Paillard recevaient une indemnité presque deux fois plus faible que leurs collègues masculins.

-Quels mécanismes étaient à l'œuvre à l'époque pour faire des femmes une catégorie à part du salariat?

Un processus assez courant était la ségrégation spatiale. On ne mettait pas les femmes dans la même chaîne de montage de façon à ce qu'elles ne puissent pas se rendre compte qu'elles faisaient le même travail que les hommes pour les deux tiers de leur salaire. Autre mécanisme souvent constaté: l'absence de nom pour désigner l'activité professionnelle des femmes. Dans les offres d'emploi de l'époque, on ne cherche pas des monteuses, mais des femmes sans profession, autrement dit du personnel de moindre qualité et bon marché.

-Les anciennes ouvrières de chez Paillard que vous avez rencontrées n'avaient pas vraiment conscience des multiples discriminations dont elles étaient victimes. Les femmes d'aujourd'hui sont elles plus promptes,à détecter et à dénoncer les inégalités de traitement?

Pas sûr. On voit qu'il y a encore une assez grande différence entre les salaires des hommes et des femmes à niveau égal de qualification et de travail. Est-ce par crainte de perdre leur emploi qu'elles acceptent cette situation? Je pense aussi qu'il y a aujourd'hui des stratégies un peu différentes, plus subtiles, pour réussir à payer les femmes, moins sans que l'inégalité soit criante.

-Vous observez que le travail féminin est fait d'avancées, de retours en arrière et de contradictions. Quel genre de période traversons-nous?

En Suisse, même si on vient de faire un pas important avec l'assurance maternité, c'est difficile à dire. Mais au niveau mondial, on est clairement dans une situation de recul. Les femmes subissent plus de discriminations qu'il y a vingt ans. Le discours s'est durci. Les lois discriminatoires ont de la peine à être abrogées ou, quand elles le sont, cela n'est pas appliqué. Dans des pays où l'égalité est inscrite dans la loi, les crimes d'honneurs ne sont pas poursuivis. Les femmes sont les principales victimes des violations des droits humains. C'est une violation généralisée. On estime que dans le monde, une femme sur trois est victime de violence durant sa vie. Cela commence parfois même avant la naissance, avec l'avortement sélectif.

Joëlle Fabre, 24 Heures, 18 avril 2005.

Au foyer de l'inégalité

Un ouvrage récent retrace la division sexuelle du travail en Suisse, pendant les années 1930 et 1940.

En 1946, des grèves éclatent à Genève, Bienne et La Chaux-de-Fonds dans un secteur horloger où l'on fabriquait des cadrans de montre en métal. Ces grèves sont déclenchées par des ouvrières fatiguées de n'obtenir que des salaires inférieurs de 25% environ à ceux des hommes. Le syndicat de l'horlogerie, l'ancienne FOMH, intervient pour régler le conflit. Son délégué, René Robert, menace l'Association patronale de réclamer l'égalité salariale entre hommes et femmes. Mais René Robert cherche surtout à protéger le statut des ouvriers, plus que celui des ouvrières. En effet, si le principe de l'égalité salariale était appliqué, pourquoi les hommes ne gagneraient-ils pas moins? Pour René Robert, plus que l'égalité salariale, il s'agit donc d'obtenir que les femmes ne puissent pas avoir de "travail égal", qu'il y ait toujours un petit quelque chose qui différencie le travail de l'ouvrière de celui de son collègue masculin, et que la "concurrence déloyale" du travail féminin puisse ainsi être évitée.

Cela s'appelle la division sexuelle du travail. Et entre l'univers masculin des patrons et celui-masculin aussi-des appareils syndicaux, il n'y avait alors pas besoin de discuter longtemps pour s'entendre sur la nécessité de son maintien, au détriment des ouvrières en grève.

CAS CONCRETS, LOGIQUES SIMILAIRES

Cette division sexuelle du travail, sa construction et reconstruction dans la période chamboulée de la Suisse de l'entre-deux guerres et de la Deuxième Guerre mondiale est au centre d'un ouvrage récent qui rassemble les contributions de quatre historiennes. Une première étude analyse les tentatives qui ont été faites au cours des années trente en Suisse pour contraindre les femmes mariées-particulièrement les institutrices-à cesser leur activité professionnelle durant la crise. Ces tentatives certes souvent demeurées à l'état de projet ont pourtant contribué à faire admettre l'idée que le droit au travail des femmes-(surtout!) qualifiées-n'allait pas de soi. Une seconde étude analyse la politique patronale pratiquée à l'égard des femmes durant la période de la guerre et montre que la gestion particulière de la main-d'œuvre durant la guerre n'a pas permis aux femmes de prendre la place des hommes, comme on l'a parfois cru. Elle visait d'abord à maintenir sur le terrain professionnel un ordre social basé sur l'infériorité du salariat féminin. Cette discrimination est ensuite analysée de façon concrète dans une troisième étude portant sur le cas de l'entreprise Paillard SA, à Sainte-Croix (VD). La dernière étude porte sur le conflit dont il a déjà été question plus haut, dans le secteur du cadran métal à la fin de la guerre.

LA PAIX DU TRAVAIL: SUR LE DOS DES FEMMES?

La force de cet ouvrage est d'abord de montrer que le terrain neuf et trop souvent négligé de l'histoire des genres recèle des clés d'interprétation essentielles pour saisir l'histoire économique et sociale de la Suisse de cette période. Ainsi, par exemple, la paix du travail; cet helvétique consensus entre syndicat et patronat scellé durant la guerre n'aurait-il pas été construit sur le dos des salariées-et des immigré·e·s-discrètement confiné·e·s à un statut professionnel "naturellement" inférieur?

La force de l'ouvrage est aussi d'avoir su relier quatre études de cas différentes et de le regrouper dans un ensemble harmonieux qui permet au lecteur de dégager une vision d'ensemble cohérente du travail féminin durant la période étudiée. Ur ouvrage pionnier, dont le mérite est d'autant plus grand que le travail féminin de l'époque confronté au déni de sa nécessité n'a laissé que peu de traces.

Olivier Longchamp, Pages de gauche, juin 2005.

La représentation de la paysanne en costume traditionnel a fortement marqué l'imaginaire social helvétique. Pourtant, les femmes ont toujours travaillé et, dès la fin du XIXe siècle elles représentent une part importante de la force de travail industriel. La situation des travailleurs se transforme considérablement au fil du temps, mais la volonté politique de maintenir la division sexuelle du travail demeure. Refusant le présupposé d'une prédisposition "biologique", Sabine Christe, Nora Natchkova, Manon Schick, Céline Schoeni analysent en profondeur et avec brio les processus qui, dans les années 1930 et 1940, contribuent à faire des femmes des catégories "à part" du salariat. Critères d'embauche différents selon le sexe: cantonnées dans des emplois considérés comme sous-qualifiés ou à moindre responsabilité, les salariées sont également moins rémunérées. Une division qui représente des avantages économiques certains pour les employeurs. Cette inégalité-toujours en vigueur aujourd'hui-constitue un des aspects les plus marquants de la domination masculine à travers les siècles.

Isabelle Paccaud, Le Temps, 20 août 2005

Les années 1930 ont "institutionnalisé" le sexisme

Un ouvrage scrute la discrimination des femmes dans le monde du travail en Suisse dans les années 1930 et 1940.

La division sexuelle du travail est socialement construite. Loin d'exprimer une réalité "naturelle" basée sur la biologie, elle est la conséquence d'un choix délibéré effectué par le patronat, les syndicats et les autorités politiques. Ces conclusions ressortent de quatre études historiques qui analysent la hiérarchisation du monde du travail en Suisse pendant les années 1930 et 1940. Regroupées sous le titre Au foyer de l'inégalité, ces recherches font l'objet d'une conférence organisée par le laboratoire interuniversitaire en Etudes genre, mercredi 7 décembre, à Lausanne.

"Socialement, la Suisse de l'époque était comparable aux autres pays, mais sans être en guerre", commente Manon Schick, l'une des auteurs. Elle explique que la Suisse n'a pas saisi l'opportunité de redéfinir les rapports sociaux, malgré le contexte propice. Ce qui aurait pu être un tournant de l'histoire-en France, à la même époque, les femmes obtenaient le droit de vote-s'est révélé une période assez conservatrice. En effet, après la Deuxième Guerre mondiale, l'économie reprend. Mais les secteurs en essor préfèrent faire appel à l'immigration plutôt qu'aux femmes. Selon les auteurs, les rapports de domination ne changent pas et la division sexuelle du travail est maintenue. Pourtant, la main-d'oeuvre féminine tient un rôle capital dans l'essor industriel depuis le début du XXe siècle et dans le développement du secteur tertiaire.

Le marché de l'emploi joue cependant un rôle important dans la création des inégalités. Nora Natchkova démontre que le patronat recrute de préférence la main-d'oeuvre féminine pour des emplois sous-qualifiés et à bas salaires. Le coût moindre et la flexibilité d'une ouvrière lui garantissent un profit maximal.

De surcroît, selon l'étude de Manon Schick sur l'entreprise de petite mécanique Paillard à Sainte-Croix, dans le canton de Vaud, les discriminations touchent également les prestations sociales. Les allocations familiales ne reviennent qu'aux "ouvriers pères de famille" et les femmes bénéficient moins souvent d'une pension versée par la caisse de retraite. De même, les prestations de l'assurance-maladie favorisent les hommes.

La gauche renvoie les femmes au foyer

Par ailleurs, les syndicats n'ont guère soutenu les femmes dans leurs demandes d'égalité salariale, d'après l'analyse des résultats de deux grèves dans le secteur horloger de Sabine Christe. Bien au contraire, les revendications des ouvrières sont utilisées comme monnaie d'échange lors des négociations, afin de protéger les emplois masculins. Les syndicats se considèrent comme garants de l'ordre social-et donc de la division des genres. De même, le modèle familial traditionnel est profondément ancré dans la conscience ouvrière.

C'est donc l'idéal corporatiste et patriarcal qui prévaut pendant les années 1930 et 1940, soulignent les auteures. Sur le plan politique, la gauche s'est effectivement ralliée à la droite, que ce soit pour la défense militaire ou spirituelle de la Suisse. La femme est ainsi reléguée à un rôle reproductif. Son droit au travail est systématiquement justifié ou contesté par des arguments d'ordre économique, le contexte exceptionnel de la guerre, le chômage des hommes ou le statut civil.

Céline Schoeni met en évidence cette réalité dans sa recherche sur la lutte contre les doubles salaires dans les années 1930. Le canton de Vaud interdisait par exemple les activités professionnelles aux femmes fonctionnaires mariées, mesure qui visait notamment les institutrices. Ce sujet réapparaît encore aujourd'hui. Céline Schoeni rappelle qu'en 1999, un député de l'UDC au Grand Conseil vaudois avait demandé le plafonnement du taux d'activité des couples à 150% au sein de l'administration cantonale. "L'image traditionnelle qui veut que l'homme nourrisse la famille persiste, tout comme les inégalités salariales, conclut Manon Schick. Et les syndicats ne défendent pas toujours la place des femmes."

Alexandra György, Le Courrier, 6 décembre 2005