Le Gueux philosophe (Jean-Jacques Rousseau)

Jérôme Meizoz
2003, 124 pages, 15 €
19,00 CHF
Réf.: 2-940146-32-2
Lorsqu'il devient copiste de musique indépendant, dès 1752, Jean-Jacques Rousseau invente une "posture" littéraire originale. Il prend appui sur sa condition décalée de roturier genevois, étranger au monde parisien des lettres et impose un discours dégagé sur le monde social, les inégalités, l'éducation, qui ne doivent rien à l'obéissance aux Grands du royaume ni à leur protection.

Lorsqu'il devient copiste de musique indépendant, dès 1752, Jean-Jacques Rousseau invente une "posture" littéraire originale. Il prend appui sur sa condition décalée de roturier genevois, étranger au monde parisien des lettres et impose un discours dégagé sur le monde social, les inégalités, l'éducation, qui ne doivent rien à l'obéissance aux Grands du royaume ni à leur protection.

Dans ses textes autobiographiques, Rousseau se donne une image d'homme "pauvre" et "obscur", sincère et direct, de fier républicain dédaigneux des coutumes de la France royale. Il met ainsi en scène une nouvelle légitimation démocratique que le Contrat social va formuler.

Abordée sous l'angle de cette humble posture, la querelle avec Voltaire-qui le raille comme "gueux" et "valet suisse"-apparaît comme l'affrontement entre deux conceptions du statut des intellectuels: contre l'élitisme voltairien, Rousseau en appelle, pour la première fois, à l'autorité du grand nombre contre celle des "riches" et des lettrés. Le voilà homme commun parlant pour les hommes du commun.

L'essai est suivi d'un entretien entre Yvette Jaggi et l'auteur sur "Rousseau et la politique, aujourd'hui ".

"A travers la figure de Rousseau, il y a quelque chose de nouveau qui apparaît au cours du 18e siècle, et qui se perpétue jusqu'à nous, à savoir une posture consistant pour l'intellectuel ou l'artiste à se tenir à distance des milieux du pouvoir et à acquérir une forme d'autonomie économique propre à garantir l'indépendance de son expression." (88) C'est ainsi que Jérôme Meizoz, dans son dernier livre, pose à nouveau la question qu'il avait déjà abordée dans divers articles récents ("Recherche sur la posture: Rousseau", Littérature 126, Paris, Larousse, juin 2002, 3-17 ou "Un style franc grossier: posture et étoffe de L.-F. Céline", Les Temps modernes 611-612, décembre 2000-février 2001, 84-109); celle de la posture-et celle de la postérité-dans le contexte de la création, notamment littéraire.

Structuré en trois parties distinctes, Le Gueux philosophe sédimente des textes de nature diverse, étrangement autonomes les uns des autres. La première partie, divisée en sept courts chapitres, convoque "la figure de Rousseau" pour en faire le paradigme de l'intellectuel au sortir de l'Ancien Régime. La notion de "posture" sert à définir les caractéristiques identitaires à la fois de l'écrivain et de son œuvre, entendues comme une "construction de soi". (16) Jean-Jacques Rousseau retient l'attention parce qu'il disloque l'ordre établi dans la République des lettres et subvertit les rapports usuels entre l'écrivain ("l'intellectuel") et le pouvoir politique. À travers Rousseau, c'est l'avènement de l'écriture en tant que champ autonome du discours qu'évoque Jérôme Meizoz. Par distanciation critique, rupture et redéfinition originale de soi, "Rousseau reconsidère son existence, se donne par l'écriture une identité narrative [… ] et institue son propre lieu de parole, garants d'une différence spécifique". (11) Production littéraire, représentation de la place et du statut social, relation personnelle au monde sont si profondément imbriquées qu'elles aboutissent à "un nouveau modèle de légitimation de l'intellectuel, sur le principe d'une qualification par les humbles". (9) Rousseau active les archétypes de l'artisan, du citoyen genevois, de l'étranger, du provincial au profit d'une évacuation des lieux et des mécanismes ordinaires de la production culturelle des élites du 18e siècle: mécénat, clientélisme aristocratique, salons littéraires sont autant de lieux corrupteurs auxquels Rousseau oppose la vertu de l'humilité sociale-l'origine modeste-doublée de l'indépendance non seulement financière, mais également intellectuelle. La posture subversive de l'humilité et de l'indépendance permet finalement à Rousseau de renverser les critères de la légitimité et de revendiquer ensuite, "par le biais de l'écrit, le droit à un discours universel sur le monde social". (67) Nous touchons là au cœur du propos de Jérôme Meizoz, pour qui Le Gueux philosophe est l'occasion d'"une réflexion sur le statut des intellectuels et de leurs rapports au pouvoir", persuadé que "c'est l'hypothèse de la posture qui permet d'articuler en finesse […] le textuel et le contextuel". (86-87) Plus précisément, la posture rousseauiste marque un moment fort de rupture dans une société pré-démocratique. La légitimité par l'humilité des origines sociales autorise Rousseau à discourir pour et par un espace public émergent, tout en fondant la représentation du commun des hommes comme horizon de réflexion sur l'organisation de la société. La rupture sociale et culturelle est aussi politique.

La seconde partie, "Le Rousseau des Suisses: enjeux d'une réception", rappelle rapidement la question du rejet ou de la captation de Rousseau par les Genevois ou les Suisses, avec en toile de fond le débat autour de l'universalité de ses œuvres, tandis que la troisième, qui clôt l'ouvrage, renferme un entretien entre Jérôme Meizoz et Yvette Jaggi. Les esprits sceptiques y verront sans doute un exercice de style en matière de relations troubles entre les acteurs de la production intellectuelle et le pouvoir politique, mais l'échange-"une discussion sur l'apport de Rousseau à notre contemporanéité"-a le mérite de préciser ce qui se trouve à la base même de la réflexion de Jérôme Meizoz.

Le lecteur apprend alors que ce sont les propres origines sociales de Jérôme Meizoz qui sont à la source du Gueux philosophe. C'est ainsi que l'auteur révèle: "Mon livre surgit d'une question assez personnelle […]: j'ai dû réfléchir pourquoi et comment, dans la tradition socialiste de ma famille, Rousseau occupait une telle place et pourquoi il avait été mythifié en quelque sorte par notre folklore familial.» (92) C'est donc au sein de la représentation d'une expérience familiale propre que Meizoz puise les outils pour élaborer sa réflexion autour de l'idée de posture. Etranger à la "relecture sanctifiante" de Rousseau propre à la tradition socialiste évoquée précédemment, l'auteur avoue "une admiration quant à la façon qu'il a eue de poser esthétiquement et socialement des problèmes fondamentaux de son temps", sans qu'il s'agisse pour autant d'"une adhésion à la pensée de Rousseau". (93) Jérôme Meizoz, en sollicitant sa propre expérience rousseauiste ou, plutôt, celle de ses aïeux, ouvre une nouvelle perspective à son motif de posture. Au centre du Gueux philosophe, s'agit-il toujours bien de l'attitude posturale de Rousseau ? Rousseau est-il encore le sujet du livre? Meizoz reconnaît: "Si j'ai traité de Rousseau, c'est pour poser la question [de la posture] de manière plus générale parmi les intellectuels. Quels sont les rapports qu'ils entretiennent avec le pouvoir? Comment se représentent-ils eux-mêmes l'universalité de leur discours?" Autant de questions pertinentes, mais auxquelles nous n'obtenons guère de réponse, sans compter la prudence d'Yvette Jaggi, qui y oppose un bref "Indépendamment de la question de la posture adoptée", (88) peu propice à la poursuite du débat.

Finalement, Meizoz, se souvenant de la confrontation entre Voltaire et Rousseau, livre avec clarté la substance de sa réflexion. Contrairement à Voltaire, "Rousseau est conscient du point de vue qui est le sien: il le construit. Il en fait une force par un recours prédémocratique au profane: il se met du côté du public, du "peuple", des exclus du pouvoir et de la parole. Voltaire de son côté fait comme s'il n'était pas conscient de son arrogance de dominant, comme si elle était de l'ordre des choses […] Cela a suffi à me rendre Rousseau plus intéressant et Voltaire détestable, malgré son bel esprit [… ]. Ce n'est pas très fort comme argumentation! Mais enfin pour moi, c'est comme ça que cela s'est présenté." (93-94)

Curieuse sédimentation éditoriale, Le Gueux philosophe (Jean-Jacques Rousseau) a le mérite de rappeler quelques-unes des grandes perspectives de réflexion ouvertes par les œuvres et le parcours de Rousseau-les enjeux de l'identité sociale, culturelle et même nationale de l'intellectuel, les rapports entre une biographie singulière d'auteur et la portée universelle des textes-et de les soumettre à la possibilité d'un réexamen contemporain.

Fabrice Brandli (Genève), Traverse, 03/2003

Jours rouges ou l'itinéraire d'un militant socialiste valaisan de la première heure.

MPZ: Comment présenterais-tu Le gueux philosophe?

JM: Ce livre partait de la question: "Comment les socialistes ont-ils lu Rousseau? Qu'en ont-ils fait dans leur mode de pensées, dans leur manière de voir le monde?". Il faut savoir que mon grand-père était un passionné de Rousseau. Dans sa bibliothèque, il y avait les principaux ouvrages de cet écrivain sur la politique. Paul était un socialiste qui faisait référence à Rousseau plus qu'à Marx. Dans la gauche française, cette tendance rousseauisste était très représentée, qui relisait dans une optique socialiste les deux grands textes politiques du philosophe, Le Contrat social et Le discours sur les origines de l'inégalité parmi les hommes. On le relisait en tirant la couverture à soi, parce qu'on ne peut pas dire que Rousseau était un socialiste… Ce serait d'ailleurs un anachronisme, puisque le socialisme a été inventé bien plus tard. Mais il y a dans la pensée de Rousseau tous les éléments d'une réflexion sur les inégalités sociales et sur le fait que les inégalités ne sont pas justifiables en nature mais qu'elles sont le produit des relations entre les hommes. On peut donc comprendre que les socialistes l'aient relu en se le réappropriant. Il faut dire aussi qu'il y a, chez Rousseau, des éléments idéologiques qui sont anti-socialistes.

MPZ: Il y a donc une autre lecture possible de Rousseau?

JM: Bien sûr. Il y a une lecture de droite populiste, très nette. Chez Christoph Blocher, par exemple. C'est tout le côté paternalisme ou patriotisme qui valorise l'idylle paysanne, avec un discours du style: "Le peuple est un réservoir d'innocence et de pureté. Laissons-le à sa place. Inutile de l'émanciper"…C'est une vision du peuple condescendante, le regard d'une élite intellectuelle et financière dont le seul but est de conserver ses privilèges…

Ces manières de relire Rousseau sont encore très actuelles et j'avais envie de me situer par rapport à ça. Certes, la lecture blochérienne a sa légitimité, mais quant à moi, je la rejette et je dis qu'on peut lire autre chose chez Rousseau.

MPZ: Mais au-delà du constat, est-ce qu'on trouve, chez Rousseau, des propositions pour améliorer cette société faite d'inégalité?

JM: Il y a plusieurs propositions chez Rousseau, mais ce qui est difficile, c'est de le transposer dans l'époque actuelle. J'en retiendrais deux. La première, c'est que Rousseau remet en question l'idée de propriété privée qui est selon lui le germe des inégalités. Mais Rousseau, s'il a critiqué les inégalités, n'est jamais entré dans une véritable logique d'action politique… Voltaire note à la main dans la marge du Discours sur les origines de l'inégalité: "Voilà la philosophie d'un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres»! C'est dire s'il se sentait menacé…

La deuxième proposition est celle du "contrat social"; la fondation du régime démocratique moderne. Le pouvoir n'est pas l'attribut naturel d'une élite, qui en hériterait de père en fils, ni un attribut divin. Mais le pouvoir se négocie horizontalement, entre des humains de divers milieux, afin d'arriver à un consensus qui refléterait la "volonté générale", où chaque citoyen se reconnaîtrait. Ça a l'air tout bête, dit comme cela, mais à l'époque de la monarchie, c'était parfaitement inédit… Il n'a pas à proprement parler, inventé le processus démocratique, mais il l'a formulé de manière moderne…

Si l'on couple cela avec son discours sur les inégalités, on obtient une sorte de démocratie socialiste…

Rousseau a toujours eu le souci d'être fidèle à ses idéaux; rester économiquement indépendant, ne pas être tributaire d'un noble, chercher à éviter les inégalités autour de lui, à sa manière. À l'époque, il fallait un réel courage en effet pour défendre, comme il l'a fait, une paysanne illettrée contre un seigneur féodal qui lui avait dérobé du beurre.

MPZ: Tu dis aussi qu'avec cet ouvrage, il s'agissait de faire une réflexion sur le statut des intellectuels et leurs rapports au pouvoir…

JM: C'est une démarche qui vaut pour les deux livres. Dans le cas de Rousseau, je me suis posé effectivement la question pour les intellectuels d'aujourd'hui, quant à leur dépendance à l'égard du pouvoir. C'est la fameuse question de mai 68: "D'où parles-tu?", de quelle position, de quel endroit du monde social énonces-tu ce que tu dis? Je la pose aujourd'hui à nouveau, parce que Rousseau à l'époque l'avait posée à Voltaire, proche des "riches et des lettrés", lui rappelant que ces groupes ne représentaient pas l'ensemble de l'humanité…

On pourrait faire l'exercice avec Christoph Blocher et lui demander: "D'où parles-tu? Avec les multinationales que tu possèdes, de quel droit parles-tu du peuple et de ce dont il a besoin? Es-tu sûr que tu ne défends pas seulement tes propres intérêts lorsque tu prétends parler de l'intérêt de la Suisse?". Ainsi, on pourrait alors relativiser son discours…

MPZ: A la fin de l'ouvrage, il y a aussi un entretien avec Yvette Jaggi, ancienne syndique de Lausanne et présidente de Pro Helvetia.

JM: Oui, le thème en est "Rousseau et la politique, aujourd'hui". Yvette Jaggi est une rousseauiste fervente et passionnée, elle s'inspire dans son action de la politique de Rousseau. Ruth Dreifuss et Jean Ziegler sont proches aussi de ce courant intellectuel…

Interview réalisée par Marie-Paule Zufferey, Le Peuple valaisan, 23 mai 2003.

Rousseau, bettelarm

Wer den autobiographischen Rousseau zur Kenntnis nimmt, begegnet einem Mann, der sich abseits hält von den Grossen und abseits auch von den Reichtümern und Glanzpunkten der Welt. Der Lausanner Kultursoziologe Jérôme Meizoz hat nun in einem kleinen Bändchen die Figur des sich selbst als bettelarmen Philosophen inszenierenden Rousseau einer literanischen Prüfung unterzogen. Verfolge man die Selbstdarstellung des Genfer Philosophen, so könnte. man leichthin feststellen, dass erst etwa ab 1752, wie sich Rousseau auch als "freier" Notenkopist zu deklarieren beginnt, die Selbststilisierung als Armer und Verfolgter sich zu häufen beginnt. Die eigenen Ursprünge, die Herkunft etwa aus dem Genfer Uhrmachermilieu (und also die Verbindung mit dem hablichen Mittelstand) werden sukzessive verschleiert. Rousseau beginnt sich neu zu positionieren, er inszeniert sich als Künstlerfigur, die in Not und Mangel, aber moralisch untadelig lebt. Der Reiche hingegen ist-so Rousseau 1758 in einem Brief an den Doktor Tronchin-"immer korrumpiert". Jérôme Meizoz untersucht diese Selbstinszenierung Rousseaus unter dem Gesichtspunkt, dass nur ein Philosophischer Bettler legitimiert sein wird, einen neuen Sozialvertrag zwischen Ohnmacht und Macht vorzuschlagen.

Lx, NZZ, 24-25 mai 2003.

Lutte des places

Jérôme Meizoz propose une lecture à la fois sociologique et personnelle des rapports de Rousseau au pouvoir.

Les romanciers prolétariens aimaient Rousseau, "frère des misérables". Les syndicalistes aussi. Jérôme Meizoz évoque cette dévotion dans Jours Rouges (Ed. d'en Bas, lire le SC du 3 mai 2003). Il a hérité de la bibliothèque de son grand-père Paul où le Contrat social figurait en bonne place. On peut donc lire en filigrane de cette approche très sociologique du Gueux philosophe la reconnaissance distanciée d'un lien familial. Qui est d'ailleurs explicitement revendiqué en annexe dans un entretien avec Yvette Jaggi, fervente admiratrice de Jean-Jacques.

Rousseau est issu du "peuple" et se revendique de cette origine. "Il fonde son droit à la parole, et le devoir de vérité qui lui est solidaire sur ce statut social communément dévaluatif", dit Meizoz. Cette posture de "gueux" dans un environnement de cour le fait beaucoup réfléchir sur la notion de "place". Ainsi, invité à une représentation du Devin du Village devant le roi, Rousseau s'interroge sur sa tenue, son équipage négligé. A-t-il le droit de se présenter ainsi, barbu et mal peigné? Il en conclut que oui, puisqu'il est l'auteur et qu'il y a une cohérence entre sa mise et sa situation. Et peu importent le ridicule et le blâme.

Le propos et l'intérêt de cet ouvrage est de poser la question du rapport de l'intellectuel, au pouvoir. Chez Rousseau, il est déterminé par plusieurs facteurs: fierté de l'origine obscure et du statut d'étranger, fidélité à un groupe social, même en bonne partie fantasmé, volonté d'indépendance économique. Les premiers socialistes et les prolétariens se réclameront de ces choix, souligne Jérôme Meizoz. Le dernier point est particulièrement intéressant. Rousseau invente en quelque sorte le statut d'artiste indépendant en refusant la dépendance d'un mécène-pension royale ou riche protecteur-et tente de vivre de sa plume en copiant de la musique-métier sûr et qui n'engage pas sa liberté de pensée-puisque le droit d'auteur est encore mal établi et les acheteurs trop rares pour permettre à un écrivain de vivre de ses livres. Meizoz trace un parallèle avec Mozart quittant Salzbourg et un emploi fixe pour aller vendre son talent "sur le marché public", comme dit Norbert Elias, l'attitude de Rousseau a été mal reçue par ses pairs, Voltaire y voyait du ressentiment social, et Diderot de l'affectation. Rousseau définit toujours d'où il parle, et, cette origine légitime son discours. De même, il aime à se désigner comme citoyen de Genève, protestant, républicain, à l'écart de Paris, autant dire un barbare.

Quant à la langue, si la pureté du style est le propre de Paris, le Genevois se demande quand même "ce qu'on aurait à gagner à faire parler un Suisse comme un académicien". Il faut aller au but, se faire comprendre, fût-ce au prix de l'incorrection. Du coup, au XIXe siècle, des penseurs comme Gonzague de Reynold se sont approprié son œuvre, dans laquelle ils voyaient la matrice du roman romand. Bertil Galland, lui aussi, percevait dans les auteurs d'ici "les fils de Rousseau". Lui par contre, pensait que son éloignement garantissait l'universalité d'une pensée échappant aux déterminismes sociaux et nationaux.

Isabelle Rüf, Le Temps, 28 juin 2003

Les postures de Rousseau

Jérôme Meizoz, auteur et critique valaisan installé à Lausanne, a récemment publié coup sur coup trois nouveaux ouvrages. A Dieu Vat ! (Éditions Monographic)-des entretiens avec Maurice Chappaz-Jours Rouges (Éditions d'En Bas), évocation du parcours de son grand-père militant socialiste en Valais dans les années 1930-1950, Le gueux philosophique, enfin, essai sur Jean-Jacques Rousseau.

A travers ses confessions essentiellement, mais aussi dans d'autres textes, Jean-Jacques Rousseau, s'est beaucoup raconté. Il a construit lui-même un certain nombre de "postures" qui peuvent se résumer par le désir de "faire le gueux". En refusant les pensions qu'on lui propose-contre les pratiques répandues chez les écrivains et penseurs de son temps-en refusant de devenir courtisan, il a créé une nouvelle attitude pour l'homme de lettres.

Dans les années 1750, Rousseau développe une image où se superposent, selon les expressions de Jérôme Meizoz,"la fierté assumée de l'origine obscure", "l'affirmation d'une fidélité à un groupe social réel ou idéalisé", "la volonté d'indépendance économique afin de d'éviter l'aliénation". Autant de postures qui seront reprises, dans le sillage de Rousseau, par les mouvements de gauche aux XIXe et XXe siècles.

Rousseau, remarque encore Jérôme Meizoz, développe d'autres postures: celle du protestant genevois, par opposition aux catholiques français, celle d'un provincialisme revendiqué-comme une différence autant qu'une qualité-qui place Rousseau dans un débat qui n'a jamais cessé en Suisse Romande sur le rapport entre la langue officielle et la langue périphérique de la Romandie. Un rapport que Jérôme Meizoz a souvent traité.

Ces postures ne sont ni "calcul cynique", ni "feinte consciente". Elles sont liées au développement d'une manière d'écrire. Elles fondent aussi, chez rousseau, "la possibilité d'un discours crédible sur le monde social".

Jérôme Meizoz analyse les conflits avec Voltaire dans ce contexte: "Rousseau donne pour la première fois sa visibilité à la posture de l'artisan modeste, doté d'une pensée autonome de toute demande noble."

Dans la deuxième partie du livre, l'auteur s'intéresse à la réception de Rousseau en Suisse pendant les XIXe et XXe siècles. Un entretien avec Yvette Jaggi sur "Jean-Jacques Rousseau et la politique aujourd'hui" clôt ce riche essai.

CV, Culture, 10 juillet 2003.

En une centaine de pages, Jérôme Meizoz brosse un portrait de Rousseau en gueux philosophe, formule empruntée à Voltaire pour mieux souligner le gouffre qui les sépare: à l'universalisme abstrait d'un pur produit du système mécénal s'oppose la pensée démocratique d'un philosophe plébéien qui, en cette fin d'Ancien Régime où les petite et moyenne bourgeoisies sortent de l'ombre, donne la priorité à l'expérience et réclame le droit à la parole des hommes du commun. L'intérêt de cet essai est de mettre en lumière le caractère exceptionnel de la posture rousseauiste: jouant à "qui perd gagne", l'écrivain-philosophe transforme en atout sa marginalité géopolitique, sociale et religieuse, inventant ainsi une nouvelle forme de légitimation intellectuelle qui fera son chemin de Jules Vallès à Annie Ernaux, en passant par Péguy et Célffie. La démarche socio-poétique de Jérôme Meizoz a le mérite de rattacher les conduites et les textes de Rousseau à un champ qui voit l'émergence d'un véritable marché littéraire assurant aux auteurs une plus grande autonomie, mais aussi d'aborder l'originalité d'un tel positionnement dans une étude de réception qui permet de poser le problème de la minorité littéraire sans tomber dans le triple travers culturaliste, universaliste et textualiste.

Fabrice Thumerel, Europe 895-896, novembre décembre 2003

Perles de Noël

Pêchés parmi les gros livres de fête, quatre petits volumes discrets et précieux.

En 124 pages, Jérôme Meizoz, écrivain dans le vent, et le bon, fait débouler Rousseau dans les préoccupations contemporaines, en déclassé volontaire ou en Gueux philosophe (c'est le titre). Cet essai est fiché comme un coin entre "Existence et société" (collection de ce nom aux Editions Antipodes), suivi d'un entretien où le littéraire se frotte à la politique et à la sociologie, face à Yvette Jaggi ou à Jean-Yves Pidoux, et nous reconduit à Jean-Jacques.

Bertil Galland, Coopération, 17 décembre 2003

S'agissant de Jean-Jacques Rousseau et de sa posture d'intellectuel, ce livre, mi philosophique mi sociologique, est tout à fait important, aussi bien pour la méthode qu'il déploie que pour les résultats mis au jour. Son objectif est d'aborder les stratégies de légitimation de l'intellectuel. Et en l'occurrence, le cas de J.-J. Rousseau est déterminant, puisqu'à la différence de nombre de ses collègues, il se fonde sur la modestie de ses origines pour légitimer son discours. Ce qu'aurait pu faire aussi Denis Diderot, qui a préféré ignorer ce registre. Cela a longtemps permis de classer Rousseau, dans certaines histoires prolétariennes de la littérature, au nombre des intellectuels du peuple. L'hypothèse, qui n'est pas neuve, est restée souvent cantonnée à une vague exploration psychologique. L'auteur de Le Gueux philosophe, Jean-Jacques Rousseau en élève les arguments à une démonstration sociologique. Il en profite pour construire le concept de "posture": c'est-à-dire la manière singulière d'occuper une position objective dans un champ donné. Pour construire sa posture, J.J. Rousseau joue d'une rétrospection qui lui fait reconsidérer son existence, au moment même où il se donne par l'écriture une identité narrative et institue son lieu de parole. L'énoncé autobiographique lui permet de montrer à la fois qu'il appartient au "peuple" et qu'il a réussi malgré son ascension sociale à demeurer "pur". Lui-même issu de l'état dit "médiocre", il sera donc le dernier atteint par la corruption générale de la société. On voit comment sa posture gravite autour du motif de l'inégalité et de l'injustice. Et voilà qui justifie la rédaction des œuvres que nous connaissons. Ce qui est remarquable dans la démonstration de l'auteur, c'est la manière de montrer que J.-J. Rousseau n'a cessé de relire son propre passé et d'y valoriser des indices de vertu et de pureté. La pauvreté, dans les conditions faites aux intellectuels au XVIIIe siècle, devient peu à peu le signe électif d'indépendance, contre les diverses formes de mécénat de l'Ancien Régime. Même s'il n'est pas nécessaire de connaître son Rousseau par cœur pour suivre la démonstration, il est bon de maîtriser l'essentiel de cet auteur. La rédaction de cet ouvrage ne, présente, elle, aucune difficulté.

Bulletin critique du livre en français, no 658, avril 2004

Sous l'apparence modeste d'un court essai, c'est un livre important que Jérôme Meizoz vient de faire paraître aux Editions Antipodes. Le Gueux philosophe propose en effet une remarquable réflexion sur la notion de "posture". Cette notion permet, selon l'auteur, d'évoquer à la fois la façon dont un écrivain se positionne dans le champ littéraire et la manière dont il construit sa propre image dans ses textes. L'intérêt de ce concept réside dans le fait qu'il "met en contact une notion rhétorique avec une sociologie des conduites d'auteur; qu'il ne considère pas l'interne textuel sans son pendant externe et vice versa" (p.13).

La posture que J. Meizoz a choisi d'examiner de près dans son ouvrage est celle qu'adopta Jean-Jacques Rousseau à partir du début des années 1750, lorsqu'il s'employa à convertir par l'écriture un certain nombre de "dispositions" en une forme insolite de position énonciative. Ces "dispositions" consistaient en différents types de marginalité (sociale, nationale, politique, religieuse, linguistique) qui le distinguaient des hommes de lettres parisiens. Dans le sillage des travaux de Michèle Crogiez, l'auteur souligne que Rousseau, loin de chercher à dissimuler ce statut de marginal, "en a au contraire fait le point d'appui de sa fonction d'auteur et de son lieu énonciatif [...] La plupart de ses écrits témoignent d'ailleurs d'une démarcation, revendiquée comme promotion et non comme exclusion, à l'égard de Paris et de la République des Lettres" (p.33).

La marginalité sociale du Genevois vis-à-vis des milieux éclairés était liée en partie à ses origines modestes, mais elle était surtout le résultat de son attitude face au mécénat. En refusant la pension royale et en optant pour le métier de copiste, Rousseau souhaitait garantir sa totale indépendance économique. Ce choix allait résolument à l'encontre des usages qui régissaient la vie intellectuelle de l'époque, et Diderot ne manqua pas, à cette occasion, de reprimander son ami. Comme le montre J. Meizoz, le fait d'assumer son humble condition et de n'être tenu à aucune obligation envers les "Grands" permettait à l'auteur du Contrat social de donner un caractère authentique et crédible à son discours sur la société. En s'identifiant ainsi au peuple laborieux et en affichant son indépendance à l'égard des élites, il contribuait à légitimer sa propre prise de parole. J. Meizoz estime d'ailleurs que c'est "à partir de ce socle justifiant le droit à énoncer des vérités sur le monde social qu'il faudrait reconsidérer la longue querelle entre Rousseau et Voltaire" (p.50).

A cette marginalité sociale, s'ajoutaient d'autres traits caractéristiques qui différenciaient Rousseau des lettrés parisiens. Son origine genevoise lui conférait un statut d'étranger et de "provincial". Cette distinction nationale et géographique aurait pu constituer un handicap, mais, comme le relève J. Meizoz, Rousseau a réussi à en faire un atout en parvenant à transformer cette position périphérique en un "mode de présentation de soi dans le champ littéraire hexagonal", "une posture, construite comme un point de vue toujours externe aux centres du pouvoir français: lorsqu'on lui reproche de critiquer la législation française, Rousseau rétorque qu'il "tâche de raisonner en bon citoyen de Genève" (p.86). L'extraction genevoise singularisait également l'écrivain à d'autres niveaux: son appartenance à une république et sa naissance dans la Rome protestante le distinguaient sur le plan politique et confessionnel. Enfin, sa marginalité se manifestait aussi dans le champ linguistique. Conscient que le français qu'on parlait dans sa région natale différait de celui qui était prescrit par le bon usage parisien, Rousseau, là encore, a retourné cet inconvénient à son avantage, en investissant-en particulier dans la Nouvelle Héloïse-la langue des Suisses francophones d'une touchante sincérité censée contraster avec la facticité des joutes oratoires pratiquées dans les salons de la capitale française.

Dans cet ouvrage très stimulant, J. Meizoz est non seulement parvenu à analyser avec pertinence ces différentes "dispositions" à partir desquelles Rousseau a élaboré une manière singulière de se positionner dans le champ littéraire, mais il a aussi réussi à démontrer de façon convaincante à quel point le concept de "posture" est utile lorsqu'on cherche à "articuler en finesse [...] le textuel et le contextuel, sans les renvoyer à leurs solitudes respectives" (p.86). Notons encore que cet essai est complété par un entretien entre l'auteur et Yvette Jaggi. Placé sous la conduite de Jean-Yves Pidoux, cet échange a notamment permis à J. Meizoz d'approfondir l'une des questions importantes que soulève son livre, à savoir le problème du rapport que les intellectuels entretiennent avec le pouvoir.

Léonard Burnand, Annales Benjamin Constant, Slathine, 2004.