La presse romande

Alain Clavien


2017, 203 pages, 25 chf, 20 €
25,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-134-6
Alors qu’elle pouvait encore s’enorgueillir d’une richesse surprenante de titres il y a trente ans seulement, la Suisse romande est aujourd’hui en passe de voir disparaître sa presse. Ce ouvrage retrace l’histoire de la presse romande des origines à nos jours et nous aide ainsi à comprendre comment on en est arrivé là.

En combinant des approches diverses, cet ouvrage propose une histoire de la presse romande des origines à nos jours, en s’attardant sur les logiques qui mènent du journal politique sans but lucratif au journal d’information intégré dans le monde industriel des médias de masse, des petites maisons d’édition adossée à une imprimerie aux grands groupes multi-médias pour lesquels le journal n’est qu’un produit parmi d’autres. Alors qu’elle pouvait encore s’enorgueillir d’une richesse surprenante de titres il y a trente ans seulement, la Suisse romande est aujourd’hui en passe de voir disparaître sa presse...

D’une part, l’esquisse d’une évolution générale aide à recadrer les questions, et à en suggérer de nouvelles. D’autre part, en un temps où la presse écrite traverse une période de troubles profonds, voire de crise existentielle à en croire les esprits les plus pessimistes, il n’est pas inutile de comprendre comment on en est arrivé là, en prenant du champ et en considérant une perspective large.

 

 

 

 

  • Introduction        
  • L'Ancien Régime: le temps du privilège        
  • 1798-1830: de la liberté à la liberté        
  • 1830-1870: apprendre la démocratie        
  • 1870-1910: un premier âge d'or        
  • 1910-1960: un deuxième âge d’or        
  • 1960-1980: crises        
  • 1980-2000: reconfigurations        
  • 2000-2015: la grande mutation?        
  • Épilogue        
  • Annexes        
  • Bibliographie indicative

Christian Ciocca invite Alain Clavien dans Versus-penser, sur RTS2 (17.11.2017). Ecouter l'émission

Alain Clavien parle de La presse romande dans Médialogues, sur RTS2 (14.10.2017). Ecouter l'émission

 

L’histoire de nos journaux a son manuel

Notre histoire La presse romande d’Alain Clavien parcourt les siècles. C’est détaillé et facile à lire.

Quelqu’un me demande: "C’est un roman policier?" L’allure du volume le laisse penser. Pourtant La presse romande d’Alain Clavien n’en est pas un. S’il y a des morts, ce sont des journaux. Beaucoup ont disparu pendant les deux siècles et demi que nous raconte ce professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg: "À partir de 1830, la Suisse romande est submergée par un flot ininterrompu de nouveaux titres. Quelques chiffres illustrent l’ampleur du phénomène. De 1830 à 1850, près de 100 titres éclosent, et près de 120 entre 1850 et 1870", explique Alain Clavien. "Cette forte natalité s’accompagne toutefois d’une mortalité qui en limite sérieusement les conséquences. En effet, la plupart des titres subsistent à peine une année, très peu dépassent la décennie. De fait, presque autant de journaux disparaissent qu’il n’en est créé."

D’abord des feuilles politiques

Ces publications ne sont pas quotidiennes: plus des trois quarts d’entre elles sont des feuilles politiques de quatre pages qui paraissent quand elles veulent. La presse d’un imprimeur suffit pour les faire paraître. Quand l’argent vient à manquer pour payer ses services, le titre disparaît. La publicité n’existe que dans les feuilles d’avis, entièrement composées d’annonces payantes. Ces feuilles furent les premières publications de la presse romande, bien distinctes au XVIIIe siècle des journaux littéraires et savants, et des gazettes d’information, celles-ci très surveillées avant la proclamation de la liberté de la presse. Chancelante pendant les premières années du XIXe siècle, cette liberté devient effective en 1848; elle est inscrite dans la première Constitution fédérale. La presse romande nous apprend que les rédacteurs suisses alémaniques se montrent alors très voyous. "En Suisse romande, la tenue des journaux est un peu meilleure», remarquait un observateur étranger cité par Alain Clavien. Un conseiller fédéral tessinois témoignait "qu’un étranger n’aurait pas tout à fait tort si, curieux de découvrir la presse suisse, il arrivait au terme de sa lecture à la conclusion que le pays est dirigé par des filous et des coquins."

La presse devient commerciale

La presse s’assagit en prenant de plus en plus d’importance dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le temps du télégraphe électrique, de la presse mécanique et des premiers quotidiens est arrivé. Ils sont six dans la Suisse romande des années 1860. Bien d’autres périodiques émergent entre 1870 et 1910: "La Suisse romande compte une soixantaine de titres en 1870; elle en recense environ 110 à la veille de la grande guerre." Ces titres accueillent les annonces payantes qui étaient l’apanage des anciennes feuilles d’avis.

Désormais la presse romande, comme celle de tout le pays, devient une affaire commerciale. En bon professeur d’histoire contemporaine, Alain Clavien consacre trois chapitres très clairs et très intéressants à la période 1960-2015. Serait-ce l’oraison funèbre de la presse imprimée? L’auteur répond: "Il paraît évident qu’elle se trouve à un nouveau tournant de son histoire. Le papier ne semble plus être une nécessité, depuis que le numérique s’est imposé un peu partout. L’impression des journaux coûte très cher. Pourtant les éditeurs qui proposaient en 1970 du 5% aux actionnaires, ce qui paraissait raisonnable pour un tel secteur, veulent atteindre 15%. En même temps, avec le lancement des quotidiens gratuits et l’accès libre à leurs sites Internet, ils ont pris le risque d’habituer le lectorat à une information non payante."

Un autre reproche aux éditeurs est exposé par Alain Clavien en guise d’épilogue: "Les entreprises médiatiques qui ont cannibalisé les ressources publicitaires de leurs propres journaux en investissant dans les plates-formes de petites annonces en ligne auraient pu consacrer une part de ces bénéfices à renforcer leurs titres en leur donnant les moyens de résister à la concurrence d’Internet, mais ils ont préféré les dividendes immédiats. C’est un choix qu’il serait élégant d’assumer plutôt que de se dissimuler derrière les «lois» de l’économie."

Benjamin Chaix, La Tribune de Genève, 4.11.2017

 

Le regard implacable de l’historien

La fresque historique commence et finit à Lausanne. Elle débute en 1762, avec la création par un jeune affairiste d’un hebdomadaire intitulé Annonces et avis divers. Elle s’achève en janvier 2017 avec la mort de L’Hebdo. Alain Clavien mettait la dernière touche à son ouvrage consacré à La Presse romande (Antipodes) lorsqu’est tombé le faire-part de décès du magazine.

Dans l’épilogue de son livre, le professeur d’histoire à l’Université de Fribourg évoque la «grosse émotion» et «l’indignation démonstrative» suscitées par cette disparition. «Ce qui surprend dans cette agitation, c’est l’impression que les élites romandes découvrent, effarées, des logiques qui sont à l’œuvre depuis deux décennies, auxquelles elles n’ont jamais rien eu à redire», écrit-il. Alain Clavien ne se cache pas derrière les mots pour dénoncer ici un «jeu de dupes», ailleurs les errances ou l’hypocrisie des grands groupes de presse. Son regard d’aigle s’accompagne d’une liberté de ton que la presse n’utilise pas toujours quand elle parle d’elle-même… Dans le contexte de la crise actuelle, son scannage de la période allant de 1960 à nos jours s’avère passionnant. Que de bouleversements pour le meilleur (parfois) et pour le pire (le plus souvent)!

La généralisation de la TV, le passage du plomb à la photocomposition pour l’impression des journaux, les fusions et disparitions de titres, les chocs d’ego entre éditeurs, le pic édénique puis la décrue rapide des recettes publicitaires, l’arrivée du tsunami internet et des supports numériques qui paraissent programmer l’obsolescence du journal papier: lors du dernier demi-siècle, le paysage médiatique a été violemment transformé, et le mouvement s’est encore nettement accéléré au XXIe siècle.

Personne n’a vu, dans les astres du passage à l’an 2000, l’effacement imminent du tissu économique vaudois de deux géants des médias, Edipresse Suisse et Publicitas (vendu à une société allemande), ni le rachat de la plupart des titres romands par des groupes français et alémanique, ni la concentration des centres d’impression, ni les dizaines de millions évaporés dans les rêves numériques.

On est toujours plus intelligent a posteriori, c’est vrai, mais il faut constater que les grands éditeurs sont tombés dans bien des pièges, quand ils ne les ont pas eux-mêmes posés. Au temps de l’abondance, ils ont cédé à la facilité d’une dépendance énorme à la publicité en maintenant les prix des journaux artificiellement bas. Ils ont lancé et perdu des millions dans la guerre des «gratuits», instillant l’idée – chez les jeunes surtout – que l’information ne coûte rien. Ils ont récidivé avec une offre gratuite en ligne excessive par rapport aux maigres revenus de la publicité. Ils ont trouvé la martingale en favorisant la migration de ces recettes vers des plateformes déconnectées des journaux, avant d’exiger de leurs quotidiens exsangues des taux de rentabilité indécents. Ils auraient pu – ils pourraient – aider leurs titres à résister s’ils y croyaient encore. Mais «ils ont préféré les dividendes immédiats. C’est un choix, qu’il serait élégant d’assumer plutôt que de se dissimuler derrière les «lois» de l’économie», écrit Alain Clavien. Implacable.

Louis Ruffieux, La Liberté, 28.10.2017